LIVRE CINQUIEME
enfant; je tiens absolument à mon idée, tu peux le dire. Annonce à Lanne mon intention, et dis-lui que je suis toujours son bon ami (1). Je n'ai avec Saint-Just aucune
(I) Le Bas avait prié Lanne de servir de témoin pour l'acte civil de la naissance de son enfant.
Ancien juré au Tribunal révolutionnaire et, plus tard, adjoint à la commission de l'administration civile et des tribunaux, Lanne a été une des plus regrettables victimes de la réaction thermidorienne. Voici la lettre touchante qu'au moment d'aller a l'échafaud, il écrivit à sa femme :
« Ma Flavie, je vais à la mort, mais non pas à l'ignominie ; car il n'y en a que pour les ennemis du peuple. Mes juges m'ont condamné. Pourquoi? Parce qu'ils sont plus égarés que coupables ; parce que ce qui était vertu, il y a un an ,est un crime aujourd'hui. Aimer le peuple, il y a un an, poursuivre ses ennemis, poursuivre les ennemis de l'égalité, était une vertu. Aujourd'hui insulter au penple, insulter à sa misère est une vertu. Ne perds pas de vue ces vérités. Jamais tu ne cesseras de conserver l'estime et l'attachement que ton époux mérite.
» Ne pleure pas sur sa mort , va, elle est digne d'envie. Un jour viendra, si notre pays n'est pas gouverné par un roi, où la mémoire de ton mari sera vengée. Élève toujours tes enfants dans les sentiments de la liberté. Dis-leur qu'après toi ce sont eux que j'aime le plus. Dis à mon fils, quand il sera capable de servir sa patrie, que son père est mort pour la cause de la liberté. Dis-lui qu'il suive mon exemple, dût-il mourir aussi en défendant la cause du peuple.
» Dis à mes sœurs, dis à leurs maris, que ma mort seule est le terme de mon attachement pour eux. Dis-en autant à mes amis. Et pour loi, tu sais combien je t'aime ; et si je regrette la vie, c'est pour toi, mes enfants et mes sœurs, mais plus encore pour ma patrie. — Adieu, mon amie; je ne serai plus à l'instant où tu liras ma lettre. Je serai enseveli dans le sommeil de la paix. Adieu ; aime toujours mes enfants et conserve-toi pour eux.
» Ton frère va à la mort, chère Rose, et mérite toujours ton estime et ton attachement. Je recommande à ton amitié ma femme et mes enfants. Console-les, ou plutôt consolez-vous ensemble. Conservez-vous l'une pour l'autre, pour mes enfants que je vous recommande. Élevez-les dans le sentier de l'honneur et de la liberté. Dis à , dis à Henriette, dis à
conversation qui ait pour objet mes affections domestiques ou les siennes. Je suis seul avec mon cœur. Embrasse Henriette pour moi. »
Le lendemain du jour où le Bas écrivait ainsi à sa femme, une lettre d'Henriette arriva, adressée à le Bas et à Saint-Just. Celui-ci l'ouvrit, et après l'avoir parcourue, la rendit a son ami en lui disant : « Elle est pour toi seul. » Cette indifférence affectée dont Saint-Just souffrait cruellement, plus qu'il ne voulait en avoir l'air, dura pendant toute cette mission dans le Nord, et quand, au retour, la bonne harmonie se rétablit entre les deux fiancés, il n'était plus temps déjà de la sceller par un mariage : la mort allait les séparer pour jamais.
L'entente cordiale de le Bas et de Saint-Just, au sujet des affaires de la République, ne se ressentit aucunement de ce petit orage domestique; leur dévouement à la patrie fut a la hauteur des circonstances. Comme nous l'avons dit, ils avaient quitté Paris le 10 floréal de l'an il (29 avril 1794). Que si, postérieurement à cette date, quelques pièces émanées du Comité de Salut public portent encore la signature de Saint-Just, ce n'est pas, comme le pense un biographe de Saint-Just, que quelqu'un de ses collègues ait signé pour lui (1), les choses se passaient plus gravement au sein du Comité de Salut public, c'est tout simplement que ces pièces préparées et imprimées, avec la date en blanc, lors de la présence de Saint-Just, n'ont été datées à la plume qu'après son
leur» maris que je les ai aimés jusqu'à la mort. Dis-leur que je meurs pour la liberté.
» Adieu, chère sœur ; console-toi. Va, la mort est le commencement de l'immortalité. Lame. »
(1) SaintrJust et la Terreur, par H. Éd. Fleury. t. II, p. 235.