LIVRE PREMIER
A propos de cette lettre, certain biographe a crié bien fort à l'adulation; mais l'adulation qui ne s'adresse pas aux puissants, loin d'être coupable, est digne et généreuse. Robespierre n'était pas puissant alors : il votait avec la minorité; mais il était à la tête des plus ardents défenseurs de la liberté, mais il soutenait, de toute son énergie, les droits du peuple qu'une fraction de l'Assemblée s'efforçait de réduire à néant; et, certes, il pouvait mériter le titre de député de l'humanité, l'homme qui venait de proposer l'abolition de la peine de mort, sous prétexte qu'une loi de sang altérait le caractère national et entretenait des préjugés féroces, et qui, voyant sa motion rejetée, avait demandé , lors de la création du jury, que cette peine de mort ne pût être prononcée qu'à l'unanimité! Saint-Just, d'ailleurs, quoique lié plus tard avec Robespierre d'une amitié qui ne s'éteignit qu'à la mort de tous deux et qui les honore également, conserva toujours la plus complète indépendance d'opinion; et nous les verrons l'un et l'autre traiter , dans un sens absolument contraire, les questions les plus importantes.
A cette époque déjà, Robespierre avait été surnommé l'incorruptible; Saint-Just, qui était de la même trempe, devait nécessairement s'adresser à lui. Le désintéressement de ce dernier est une de ses vertus incontestées, et l'offre d'abandonner sa part de patrimoine pour le maintien des marchés de Blérancourt en est une preuve irrécusable. Que cette offre ait été acceptée ou non, elle n'en a pas moins été faite , et n'en demeure pas moins méritoire. Ils ne sont pas si nombreux ceux qui, ayant exercé les plus hautes magistratures de l'État, sont morts sans laisser une obole. Ah! ces grands hommes de la République n'eussent-ils eu que leur désintéressement
sublime, elle devrait suffire, cette haute et rare qualité, pour commander le respect devant leurs froides cendres !
Saint-Just terminait sa lettre par un mot qui peut-être ouvrit les yeux à Robespierre et le fit songer à la possibilité d'établir en France le régime républicain. Quant à lui, si l'espérance de la république était dans son cœur, si déjà, comme c'est probable , il rêvait à un gouvernement personnifié dans la loi et qui ne fût pas soumis aux chances d'incapacité d'une même famille, rien ne prouve qu'à cette époque il ne désirât pas sincèrement l'application de la nouvelle Constitution.
Les pouvoirs de la Constituante allaient bientôt expirer; depuis longtemps, Saint-Just avait l'intention de se présenter comme candidat à la députation, au moment des élections pour l'Assemblée législative, et sa popularité lui donnait l'espérance de réussir. Par de fortes éludes, il s'était mis à même de remplir dignement le mandat de législateur, et il avait résumé ses idées sur le gouvernement dans un livre intitulé Esprit de la Révolution et de la Constitution de France (1) ; œuvre remarquable , sur laquelle nous allons jejer un rapide coup d'œil.
(I) Esprit de la Révolution et de la Constitution de France, par Louis- Léon de Ssiint-Just, électeur au département de l'Aisne pour le canton de Blérancourt, district de Chauny. Paris, Bcuvin, 1791, in-80 de 182 pages.