LIVRE CINQUIEME
» Le but de l'ennemi était sans doute de nous attirer hors de notre position, dans la plaine, pour nous accabler ensuite par une nouvelle cavalerie, soutenue de toute son infanterie. La bonté des dispositions nous empêcha de donner dans ce piège. Le général d'Hautpoul, avec sa cavalerie, repoussa toute celle de l'ennemi. Notre cavalerie légère lit trois charges vigoureuses dans lesquelles un régiment de chevau-légers fut presque entièrement sabré. Deux pièces qui avaient été enveloppées furent dégagées à l'instant.
» Les généraux Kléber et Fromentin, présentant partout des têtes formidables d'infanterie qui brûlaient de l'ardeur de charger, et les faisant soutenir par des batteries habilement placées, rendirent nuls les efforts de l'ennemi qui, après un combat de six heures, fut obligé de se retirer dans sa position.
» La dernière brigade, composée des 49e bataillon du Calvados et 2e de Mayenne et Loire, sous les ordres du général Ponset , montra la plus grande intrépidité dans une sortie que lui lit faire le général Kléber pour prendre en flanc une batterie ennemie qui nous incommodait beaucoup sur le centre, et qu'elle parvint à déloger malgré la mitraille qui la criblait de toutes parts.
» Les généraux de division Mayer et Marceau attaquèrent de leur côté et repoussèrent l'ennemi de toutes parts.
» La position dont notre armée s'est emparée dans la journée du 1er prairial, et qu'elle a maintenue dans celle du 2, a fait connaître aux ennemis que, si les républicains savent attaquer avec vigueur au besoin, ils savent tout aussi bien modérer leur impétuosité lorsqu'il s'agit de conserver une position avantageuse. Les redoutes dont nous nous sommes emparés le 1er prairial nous servent comme si elles avaient été faites pour nous , les
ennemis ne s'attendant guère à être attaqués de ce côté-ci.
» Notre perte se monte à trois cents hommes tant tués que blessés ; celle de l'ennemi peut s'évaluer à douze à quinze cents hommes au moins. L'artillerie légère a fait un prodigieux effet sur l'ennemi.
» Nous avons organisé l'armée de la manière suivante : Desjardins commande en chef, dans cette partie, sous le général Pichegru. Nous lui avons adjoint Kléber et Schérer,qui ont montré des talents dans la dernière journée. Ces trois généraux se concertent ensemble et se distribuent le centre et les ailes dans les combats. Les généraux de division sont sous eux. La plus grande harmonie règne; tout présage d'heureux succès.
« Le Bas, Saint-Just.
» Lisez cette lettre à la Convention ; c'est nécessaire qu'elle soit publiée pour encourager de braves gens (1). »
Conformément à la recommandation des commissaires, cette dépêche fut lue à la Convention, dans la séance du 5 prairial, par Barère; le même jour, il donna lecture d'une lettre du général Charbonnier, confirmant le succès annoncé par Saint-Just et par le Bas.
Les écrivains qui ont rédigé le Manuel des braves et les Victoires et conquêtes des Français sont donc tombés dans une grave erreur en reprochant à Saint-Just d'avoir, à cinq reprises différentes, ordonné infructueusement le passage de la Sambre et sacrifié inutilement le
(i) Celte importante pièce, dont la minute, de la main de le Bas, est aux archives de la guerre, se trouve insérée dans le Moniteur du 6 prairial an il, n° 246.