‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 265 sur 351 · LIVRE CINQUIEME 2V · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME 2V

Donc, si Levasseur a vu Saint-Just pour la première fois à l'armée du Nord dans ce conseil tenu après le départ de Pichegru, il n'a pu être présenté par lui au général, et M. Edouard Fleury a eu grand tort d'attribuer à un manque d'observation d'étiquette, auquel Saint-Just a été entièrement étranger, les injustices de Levasseur envers son collègue.

En essayant de rabaisser le rôle de Saint-Just, Levasseur a cédé uniquement à ce petit sentiment de jalousie qui, dans les missions, animait les commissaires ordinaires contre les envoyés du Comité de Salut public, dont l'influence effaçait la leur. Comme le Moniteur, les rapports des généraux et les pièces officielles parlaient beaucoup de Saint-Just et assez peu de lui, Levasseur, avec cet amour-propre irritable dont les quelques lignes citées plus haut ont donné un échantillon, entreprit de faire le contraire, quand, plus tard, et bien vieux, il écrivit les notes sur lesquelles on a rédigé ses Mémoires. Alors il se met amplement en scène, gagne les batailles et sauve la patrie : mais il faut pardonner ce léger écart de l'orgueil froissé a l'honnête vieillard qui supporta avec tant de stoïcisme les douleurs de l'exil.

Il s'est, d'ailleurs, contredit lui-même et s'est montré plus juste en d'autres passages de ses Mémoires, comme par exemple, lorsqu'il a écrit :

« On admirait chez les commissaires conventionnels un dévouement sans bornes qui ne connaissait ni obstacles, ni dangers. C'est ainsi que la plupart d'entre nous devenaient militaires au moment du combat et chargeaient sur les ennemis en entonnant l'hymne Marseillaise. « J'ai oublié ma plume et n'ai apporté que mon épée, » répondait Saint-Just à je ne sais plus

quel chef des coalisés qui sommait les Français de capituler (1). »

Et ce brave Levasseur, qui se battait comme un lion, avaitlui-même une si haute opinion de son jeune collègue, comprenait tellement la supériorité de celui-ci sur les autres commissaires de la Convention, et sentait si bien combien la présence de Saint-Just, qui se multipliait et allait sur tous les points menacés, était indispensable, que, le 13 prairial, il lui écrivait de Marchienne-au- Pont :

«... L'armée a été deux jours sans pain; les mauvais chemins arrêtent les convois... Il y a aussi bien de la faute des généraux et des commissaires. Ta présence, mon cher collègue, est ici très-nécessaire. Viens le plus tôt possible; ce sera un bon renfort (2). »

L'incessante coopération de Saint-Just et la part prise par lui à cette admirable campagne dans le Nord nous semblent trop clairement établies pour qu'il soit nécessaire d'apporter de plus amples preuves à l'appui, et il serait souverainement injuste de ne pas faire remonter à lui la meilleure partie des succès de nos troupes. Non que je veuille dépouiller ses collègues de l'honneur qui leur revient, à bon droit, d'avoir utilement et glorieusement servi la République ; les Guyton-Morveau, les Gillet, les Laurent, les Levasseur, les Choudieu et autres, commissaires comme Saint-Just et le Bas à l'armée du Nord, rendirent aussi d'immenses services, et leurs noms doi-

(1) Mémoires de Levassent*, t. II, p. 11.

(2) Lettre de Levasseur à Saint-Just (archives de la guerre).

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