LIVRE CINQUIÈME c
Saint-Just ne crut pas devoir se rendre immédiatement à cette invitation : l'importance des opérations commencées sous sa surveillance, la nécessité de ramener les troupes sous un commandement uniforme et de leur imprimer une impulsion plus centrale et plus rapide, rendaient sa présence indispensable. Le Bas revint seul, laissant à son ami le soin d'achever l'œuvre qu'ils avaient si bien commencée ensemble. Depuis lors, il ne retourna plus en mission ; mais il n'en rendit pas moins les plus grands services. Nommé représentant de la Convention près l'école de Mars, établie dans la plaine des Sablons, par un décret de l'Assemblée en date du 15 prairial, il consacra, jusqu'au 9 thermidor, tous ses soins à l'organisation de cette école, qui devint une pépinière d'héroïques soldats.
Saint-Just n'arriva à Paris que neuf jours après le retour de son ami, le \l prairial. Avant son départ, il avait, de concert avec ses collègues à l'armée du Nord, pris un arrêté des plus importants, par lequel l'armée de la Moselle était réunie à celle des Ardennes et à la droite de l'armée du Nord, sous le commandement du général Jourdan, lequel, toutefois, demeura subordonné à Pichegru.
Saint-Just quitta à regret cette armée si bien préparée par lui à accomplir les grandes choses qui, sous peu, allaient étonner l'Europe, et il se promit d'en demeurer éloigné le moins longtemps possible. J'ai pu constater rigoureusement, à l'aide des registres du Comité de Salut public, la date précise de son arrivée et de son départ. Il resta en tout cinq jours à Paris (4).
(1) Cela était reslé parfaitement dans la mémoire de Billaud-Varennes, qui, dans sa réponse à Lecointre, s'exprimait ainsi : «Saint-Just s'en alla, comme il était venu, cinq ou six jours après. » {Mémoires de Billaud, p. 29.)
2oi HISTOIRE DE SAINT-JUST
A peine descendu de voiture, il se rendit au Comité, et demanda les motifs qui avaient inspiré la lettre si pressante de ses collègues. S'il faut en croire le Mémoire des anciens membres des comités, dont le témoignage est infiniment suspect chaque fois qu'il est question de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon, Robespierre aurait répondu qu'on l'avait rappelé pour qu'il rédigeât un rapport sur les factions nouvelles menaçant la Convention nationale (1). Il n'y a rien là que de très-probable, attendu qu'on était au lendemain des tentatives d'assassinat dont avaient été l'objet certains représentants, et que la lettre de rappel écrite à Saint-Just, lettre dont nous avons désigné les signataires, portait exclusivement sur les dangers que courait la liberté de l'Assemblée. Mais ce qui est beaucoup plus douteux, pour ne pas dire tout à fait, c'est le silence avec lequel les membres du Comité auraient accueilli la proposition de leur collègue; d'abord parce qu'à cette époque la scission n'existait pas encore, ensuite parce qu'un rapport sur les factions fut, en effet, rédigé, une quinzaine de jours après, au nom des deux comités, par un ennemi de Robespierre et de Saint-Just, par un thermidorien, par Élie Lacoste. Il est donc à peu près certain que Saint-Just, sentant la nécessité de sa présence à l'armée, déclina l'offre qui lui fut faite. Il quitta Paris précipitamment le 19 au soir, et retourna à son poste.
(I) .Mémoire des anciens membres des comités, note o, p. 102.