‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 28 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

de la Révolution, il dépeint admirablement ces moments de crise dans la vie des peuples qui ont vécu sous de mauvaises lois, où la régénération doit sortir de la conquête ou d'une grande commotion intérieure. « Si le peuple n'est point attaqué par les étrangers, dit-il , sa corruption le dévore et le reproduit. S'il a abusé de sa liberté, il tombe dans l'esclavage; si le prince a abusé de sa puissance, le peuple est libre. »

Puis il fait honneur aux philosophes du siècle et aux parlements d'avoir porté les premiers coups à la monarchie, et montre comment le peuple, accablé d'impôts, devait peu craindre une révolution. Quand il parle du roi , c'est toujours avec de grands ménagements et une politesse excessive , sans lui épargner pour cela de sévères vérités , tout en attribuant le mal aux intrigants dont la cour était remplie. Je ne crois pas qu'on ait porté sur Louis XVI de meilleur jugement que la courte appréciation suivante de cet écrivain de vingt- trois ans : « Brusque et faible, parce qu'il pensait le bien, il croyait le faire. Il mettait de l'héroïsme aux petites choses, de la mollesse aux grandes ; chassait M. de Montbarrey du ministère pour avoir donné secrètement un somptueux repas, voyait de sang-froid toute sa cour piller sa finance, ou plutôt ne voyait rien... » De la reine , il dit peu de chose et évite soigneusement de se faire l'écho , même affaibli, de tous les bruits injurieux répandus sur la pauvre femme : « Plutôt trompée que trompeuse, dit-il, plutôt légère que parjure , Marie-Antoinette, appliquée tout entière aux plaisirs , semblait ne régner point en France, mais à Trianon. »

Mais l'imprudence du ministre Calonne, les fautes de Brienne, de Maurepas et de Vergennes, les prodigalités delà cour, la bassesse des courtisans, le bouleversement

des fortunes, l'avidité des traitants, l'élévation et la chute de la famille des Guéménée, tout cela est écrit avec une plume de maître. Flatte-t-il le peuple, cet enthousiaste, cet ami dévoué des malheureux et des classes déshéritées? Écrit-il, comme Camille Desmoulins, à l'aide duquel on a si souvent essayé de le ravaler : « Guerre aux châteaux? » Citons : « La postérité se pourra figurer à peine combien le peuple était avide, avare, frivole; combien les besoins que sa présomption lui avait forgés le mettaient dans la dépendance des grands; en sorte que les créances de la multitude étant hypothéquées sur les grâces de la cour, sur les fourberies des débiteurs, la tromperie allait par reproduction jusqu'au souverain, descendait ensuite du souverain dans les provinces et formait dans l'état civil une chaîne d'indignités. » Cherche-t-il à excuser les cruautés qui ensanglantèrent les commencements de la Révolution et qui amenèrent des hommes honnêtes, mais timides, a déserter une cause mal servie par quelques furieux ? Citons encore : « Le peuple n'avait point de mœurs, mais il était vif. L'amour de la liberté fut une saillie , et la faiblesse enfanta la cruauté. Je ne sache pas qu'on ait vu jamais, sinon chez des esclaves, le peuple porter la tête des plus odieux personnages au bout des lances, boire leur sang, leur arracher le cœur et le manger... On verra un jour, et plus justement peut-être, ce spectacle affreux en Amérique ; je l'ai vu dans Paris, j'ai entendu les cris de joie du peuple effréné, qui se jouait avec des lambeaux de chair en criant : Vive la liberté!... »

Eh bien, l'homme qui flétrissait ainsi les excès des commencements de la Révolution, flétrira également ceux de 93 et de 94, et périra pour avoir voulu les réprimer. Mais, à côté de ces sombres tableaux, avec

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