‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 29 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

quelle effusion et quel élan il dépeint la prise de la Bastille, les embrassements prodigués aux captifs, la joie pure et fière de la liberté recouvrée et la bonne foi du peuple désavouant les meurtres dont il avait souillé ses mains! Et comme, dans cette sorte d'exposition de principes, il est bien le môme homme qui ne se démentit jamais, l'ennemi acharné des êtres impurs qui, couverts d'un masque de patriotisme, ne voyaient dans la Révolution qu'un moyen de s'enrichir! Quelle tendresse pour les honnêtes gens ! quelle âpre censure de tous les misérables qui désertent la cause populaire dès qu'elle a servi à leur fortune !

Dans son appréciation des hommes célèbres du temps, il n'a garde d'oublier le duc d'Orléans, qu'il n'aime pas, mais qu'il défend contre l'accusation de conspirer, et Necker, qu'il appelle « homme à tête d'or, à pieds d'argile, » et qui, dit-il , après avoir flatté le peuple sous le despotisme , et la cour, quand le peuple fut libre, « devenu enfin indifférent à tout le monde, s'enveloppa de sa gloire et se rendit l'ennemi de la liberté parce qu'elle ne lui fut bonne à rien. »

Sur la « pénétrante » sagesse de cette grande Assemblée nationale, qui s'est conduite avec tant de fermeté, de vigueur et de prudence , et dont l'œuvre ne lui paraît pécher que dans quelques détails , il écrit des pages dignes de Montesquieu. Quelle âme française n'applaudira sans réserve à ce passage? « La postérité saura mieux que nous quels mobiles animaient ce grand corps... Il faut avouer, pour peu que la reconnaissance attache du prix à la vérité, que cette compagnie, la plus habile qu'on ait vue depuis longtemps, fut pleine d'âmes rigides que dominait le goût du bien, et d'esprits exquis qu'éclairait le goût de la vérité. Le secret de sa marche

toute découverte fut impénétrable, en effet; c'est pourquoi le peuple, inconsidéré, ploya sous une raison supérieure qui le conduisait malgré lui; tout était fougue et faiblesse dans ses desseins , tout était force et harmonie dans les lois. »

Toute la seconde partie du livre est consacrée à l'examen de la nature et des principes de la Constitution française et des institutions qui en dérivent. Le républicain n'apparaît pas encore (qui songeait alors à la République?), mais on le pressent singulièrement, comme nous le ferons voir par quelques citations. Mais ce qui éclate à chaque ligne, c'est l'amour de la liberté, de cette liberté qu'on ne recouvre que difficilement, suivant l'auteur, quand on Ta une fois perdue. « Car alors, dit-il, les âmes ont perdu leur moelle, si je puis ainsi parler, et ne sont plus assez vigoureuses pour se nourrir de liberté; elles en aiment encore le nom, la souhaitent comme l'aisance, et n'en connaissent plus la vertu. » Il croit donc que, pour conserver longtemps cette liberté, il faut surtout éviter les extrêmes; et tout en admirant le mécanisme ingénieux de la Constitution qui a su fondre ensemble la démocratie, l'aristocratie et la monarchie, il félicite la France de s'être rapprochée de l'état populaire autant qu'elle l'a pu, et de n'avoir pris de la monarchie que ce qu'il lui avait été impossible de ne pas prendre.

Dans une brillante comparaison entre les républiques anciennes et la France moderne, régénérée par la Révolution, il accorde une immense supériorité à celle-ci, en ce que ses législateurs ont tout fait pour le citoyen, tandis que les législateurs anciens avaient tout fait pour l'État. La sévérité des lois lui répugne; nous l'entendrons bientôt s'expliquer admirablement là-dessus. Si, dans les

États dont le territoire est restreint, cette sévérité a sa raison d'être, parce que là, la faute d'un seul peut perdre tout le monde, il n'en est pas ainsi, pense-t-il, dans ceux dont le territoire est immense, et il écrit : « Plus la République est étendue, plus les lois doivent être douces, parce que les périls sont rares, les mœurs calmes. » Les droits de l'homme, dont un jour il rédigera lui-même une déclaration fameuse, lui paraissent parfaitement convenir à son époque, tandis qu'ils eussent tué Athènes ou Lacédémone, où l'homme était absorbé dans l'État. « Les vieux républicains, dit-il, se dévouaient aux fatigues, au carnage, à l'exil, à la mort pour l'honneur de la patrie; ici, la patrie renonce à la gloire pour le repos de ses enfants et ne leur demande que la conservation. »

Ce qu'il préconise, c'est la liberté modérée, l'égalité des droits, et par-dessus tout la justice, et nous le verrons, dans la suite, toujours fidèle à ces mêmes principes. Écoutez ces belles définitions :

« La nature de la liberté est qu'elle résiste à la conquête et à l'oppression ; conséquemment, elle doit être passive. La France l'a bien senti ; la liberté qui conquiert doit se corrompre... La servitude consiste à dépendre de lois injustes ; la liberté, de lois raisonnables ; la licence, de soi-même. »

Il ne veut pas de l'égalité de Lycurgue, antipathique aux moeurs modernes, de cette égalité qui consiste dans le partage des terres, dans les repas pris en commun et dans les mêmes vêtements imposés à chacun, qui serait la négation de la liberté et qui n'amènerait, en France, que « la révolte ou la paresse. » Et, à ce propos, nous devons dire ici que ce fut un des hommes qui s'inspiraient de Saint-Just, l'agent national Payan qui plus tard s'éleva contre les fameux repas civiques et engagea les

bons citoyens à ne pas tomber dans ce piège tendu à la dignité de la République et à la liberté des citoyens. L'égalité, pour Saint-Just, c'est que chaque individu soit une portion égale de la souveraineté, c'est-à-dire du tout ; comme, pour Voltaire, c'est qu'il n'y ait d'autre différence entre les hommes que celle de la vertu et des talents.

Quant à la justice, dont nous l'entendrons bientôt parler sans cesse, et vers laquelle il essayera en vain de ramener les esprits, elle lui semble le comble de la sagesse. Sans elle tout est artifice, écrit-il, et ne peut longtemps prospérer : « Le fruit le plus doux de la liberté, c'est la justice, elle est la gardienne des lois... Elle entretient la vertu parmi le peuple et la lui fait aimer; au contraire, si le gouvernement est inique, le peuple qui n'est juste qu'autant que les lois le sont et l'y intéressent, devient trompeur et n'a plus de patrie. »

Après avoir loué l'Assemblée d'avoir soumis à l'élection la plupart des fonctions administratives et judiciaires et d'avoir proscrit la publicité des suffrages, qui « eût fait un peuple d'ennemis ou d'esclaves, » il s'élève contre les administrations départementales qui croient devoir envoyer des commissaires dans les réunions électorales et violent ainsi le droit de souveraineté. Combien vrai le passage suivant : « Tout ce qui porte atteinte à une Constitution libre est un crime affreux; la moindre tache gagne tout le corps. Il n'est rien de plus doux pour l'oreille de la liberté que le tumulte et les cris d'une assemblée du peuple; là, s'éveillent les grandes âmes ; là, se démasquent les indignités ; là, le mérite éclate dans toute sa force; là, tout ce qui est faux fait place à la vérité.

» Le silence des comices est la langueur de l'esprit

Page 1