LIVRE CINQUIÈME
dait à discrétion et se confiait à la générosité du peuple français. Les vainqueurs, usant de clémence, permirent aux Autrichiens de sortir avec les honneurs de la guerre ; l'ennemi dut seulement déposer ses armes et ses drapeaux sur les glacis de la ville; on laissa aux officiers leurs épées et leurs équipages. Voici en quels termes Saint-Just, Gillet et Guyton-Morveau annoncèrent au Comité de Salut public cet important succès :
« ... Le général Reygnac, commandant la place de Charleroi, s'est rendu à discrétion, se remettant à la générosité de la République. Jourdan doit vous adresser les articles honorables par lesquels vous verrez que l'orgueil de la maison d'Autriche a passé sous le joug. La garnison prisonnière est de trois mille hommes ; nous avons trouvé cinquante pièces de canon. La place est en poudre et n'est plus qu'un poste.
» Nous regrettons de ne pouvoir vous faire part aujourd'hui d'une infinité de traits d'intrépidité; nous les rechercherons et nous les ferons connaître au peuple français.
» Ce point de Sambre-et-Meuse est devenu le plus intéressant; l'ennemi y porte ses forces ; nous présageons la victoire. Nous envoyons les drapeaux. »
A peine avions-nous pris possession de la ville, que le bruit du canon se fit entendre dans le lointain. C'était l'ennemi, qui accourait au secours de Charleroi et qui annonçait son arrivée. Les alliés, en effet, attachaient une grande importance à la conservation de cette place. Les troupes autrichiennes, renforcées des garnisons de Landrecies, de Valenciennes et de Mons, venues à marches forcées, et d'un corps d'émigrés sous les ordres du prince de Lambesc, formaient une masse de plus de
quatre-vingt-six mille combattants; le prince d'Orange, Cobourg et Beaulieu, qui les commandaient, comptaient bien avoir facilement raison de l'armée française, beaucoup moins nombreuse que la leur. Nous n'avions que soixante et dix mille hommes. Mais Jourdan avait prévu la tactique de l'ennemi, auquel on cacha la prise de Charleroi, et, dans la nuit du 7 au 8, il disposa tout pour le bien recevoir.
Le 8, avant le jour, à trois heures du matin, la bataille s'engagea sur une ligne de plus de deux lieues d'étendue. Elle fut acharnée et sanglante, et dura jusqu'à sept heures du soir. Jamais, depuis le commencement de la guerre, pareil choc d'hommes n'avait eu lieu. Seule contre trois nations coalisées, la France républicaine combattit et fut victorieuse. Que de prodiges de valeur tu fis accomplir, enthousiasme sacré de la liberté! Que de héros inconnus sont tombés en laissant échapper, avec leur dernier soupir, le cri de Vive la République! Dans ces plaines de Fleurus , célèbres déjà par le triomphe de nos armes, et où l'on vit quelques officiers s'élancer en ballon pour observer les mouvements de l'ennemi, s'illustrèrent les généraux Jourdan, Championnet, Kléber, Lefebvre et Marceau, qui se battit comme un lion, d'après le témoignage de Saint-Jusl.et eut deux chevaux tués sous lui. Les représentants Guyton-Morveau, Gillet, Duquesnoy, Laurent et Saint-Just, rivalisant de patriotisme, s'étaient trouvés partout, chargeant à la tête des troupes et les électrisant par leur courage. Du champ de bataille même, à sept heures du soir, ils écrivirent au Comité de Salut public :
« L'armée sur Sambre a remporté aujourd'hui la plus brillante victoire dans les champs de Fleurus, déjà fa-