‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 283 sur 351 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Il arriva dans la nuit du 10 au 11 messidor (1) et se rendit immédiatement au Comité de Salut public, qui était encore en séance, et auquel il raconta tous les actes d'héroïsme dont il avait été témoin. S'il faut en croire Barère, les membres du Comité prièrent Saint-Just de rédiger lui-même, pour la Convention, un rapport détaillé des événements où il avait joué un si grand rôle. Mais Saint-Just s'y refusa. Tout était, suivant lui, dans la lettre du général Jourdan; il n'y avait pas autre chose à dire. Ce que Barère ne comprenait pas alors, et ce qu'apercevait si bien Saint-Just, avec la profondeur de vue dont il était doué, c'est que, dans une nation vaniteuse et amoureuse de gloriole comme la nôtre, il ne faut pas trop exagérer le prestige militaire, à l'aide duquel, disait Saint-Just, on parvient tôt ou tard à confisquer les libertés d'un peuple. Cette prophétie d'homme d'État frappa Barère, il l'avoue (2), mais il jugea intempestive la crainte de Saint-Just et n'en fit pas moins le lendemain, en très-beaux termes, il faut le reconnaître, et sur les renseignements fournis par Saint-Just, le récit de nos triomphes.

Son rapport fut accueilli par les plus chaleureuses acclamations, et, le même jour, sur la proposition du Comité de Salut public, le Convention nationale, dans un élan d'indescriptible enthousiasme, décréta que les armées du Nord, de la Moselle et des Ardennes avaient

(t) Nous garantissons comme rigoureusement exactes toules les dates des allées et venues de Saint-Just. Nous en avons fait le relevé avec le plus grand soin, d'après les pièces mêmes du Comité de Salut public, qui ont été mises à notre disposition avec une bonne grâce dont nous ne saurions trop remercier l'honorable directeur général des archives.

(2) Mémoires de Barère, t. II, p. 150.

bien mérité de la patrie et resteraient dorénavant réunies sous le nom d'armée de Sambre-et-Meuse (1).

Saint-Just resta muet sur son banc, et n'ajouta pas une parole au discours de Barère. Ali! disons-le hautement, on ne saurait trop admirer la modestie de ce jeune homme, laissant à un autre le soin de raconter les grandes choses dont l'accomplissement lui était dû. Peu lui importait la renommée; il ne songea jamais à appliquer son mérite à sa fortune.

« J'aime beaucoup qu'on nous annonce des victoires, disait-il avec une certaine amertume, dans son discours du 9 thermidor, mais je neveux pas qu'elles deviennent des prétextes de vanité. On annonça la journée de Fleurus, et d'autres qui n'en ont rien dit y étaient présents ; on a parlé de sièges, et d'autres qui n'en ont rien dit étaient dans la tranchée. »

Rendons aujourd'hui une éclatante justice à ce puissant génie si mal connu encore. La postérité, j'en ai la conviction, défera bien des renommées et restituera à d'autres la place qui leur convient. La gloire de Saint- Just est de celles qui s'élèveront quand d'autres perdront de leur éclat factice. Déjà la main du génie a coulé en bronze sa belle et noble tète (2); on érigera un jour une statue au citoyen illustre qui a rendu à la France les lignes de Wissembourg, et qui, comme Ëpaminondas, a laissé en mourant deux filles immortelles : Charleroi et Fleurus.

(1) Voyez le Moniteur du 12 messidor de l'an il, n° 282.

(2) Qui ne connaît le beau médaillon de Saint-Just, par David (d'Angers)?

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