‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 285 sur 351 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

arrivé sans le 9 thermidor, mais je sais trop quels en ont été les résultats. Assurément rien de pis ne pouvait survenir. » Il fut bien obligé de me faire cette concession. Maintenant, pour ma part, puisque nous en sommes réduits à l'état d'hypothèse, je crois fermement que, si le parti de Robespierre et de Saint-Just avait triomphé, le gouvernement révolutionnaire, indispensable encore jusqu'à la paix, mais dégagé de ce que quelques hommes lui avaient imprimé d'odieux et d'arbitraire, terrible aux méchants, eût été le salut des bons, et que la République démocratique, si forte déjà au dehors, n'eût pas tardé à se consolider au dedans, sur les bases indestructibles de la morale, avec le désintéressement de ses fondateurs pour sauvegarde. Cette croyance est fondée sur tous les actes, sur toutes les paroles de Robespierre, de Saint- Jusl, de Coulhon et de le Bas, et quiconque aura profondément étudié, comme nous, la conduite de ces grands citoyens, n'aura pas d'autre opinion.

Quand Saint-Just arriva, Robespierre avait, depuis quinze jours environ, abandonné les Comités, froissé par une de ces criantes injustices qu'il aurait voulu empêcher. L'affaire de Catherine Théot est assez connue; j'en dirai seulemeut quelques mots pour prouver, contre l'opinion générale, à combien peu se réduisait, en définitive, l'influence personnelle de Robespierre au sein des deux Comités. 11 lui paraissait souverainement absurde et odieux qu'on livrât au Tribunal révolutionnaire, comme conspirateurs, une diseuse de bonne aventure, quelques femmes convaincues de pratiques superstitieuses et l'ex-constituant dom Gerle, à qui, quelques jours auparavant, il avait délivré un certificat de civisme. Il s'y pposa donc de toutes ses forces. Après avoir essayé en vain d'empêcher Vadier de rédiger un rapport

sur ce qu'il appelait une farce ridicule, il pria aussi inutilement Fouquier de laisser de côté ce procès-verbal. « Tu es le tyran des Comités, » lui aurait dit Vadier dans la discussion ; à quoi Robespierre aurait répondu, s'il faut en croire un témoin du temps : « Ah! je suis un tyran! eh bien, je vous affranchis de ma tyrannie; sauvez la patrie sans moi, je me retire des Comités. » Il se retira en effet.

Mais, si Robespierre, blessé au cœur, déserta le gouvernement, il n'en fut pas de même de Saint-Just, qui à lui seul (Couthon, malade, était presque toujours absent) (1), lutta contre l'excessive influence de quelques membres du Comité de Salut public et l'arbitraire qu'il leur reprochait.

« Quand je revins pour la dernière fois de l'armée, lisons-nous dans son dernier discours , je ne reconnus plus que quelques visages : les membres du gouvernement étaient épars sur les frontières et dans les bureaux ; les délibérations étaient livrées à deux ou trois hommes avec le même pouvoir et la même influence que le Comité même, qui se trouvait presque entièrement dispersé, soit par des missions, soit par la maladie, soit par les procès intentés aux autres pour les éloigner. Le gouvernement, ^à mes yeux, a véritablement été envahi par deux ou trois hommes. C'est pendant cette solitude qu'il me semblait avoir conçu l'idée très-dangereuse d'innover dans le gouvernement et de s'attirer beaucoup d'influence... Tout était changé, le gouvernement n'était point divisé, mais il était épars et abandonné a un petit nombre qui ,

(1) Barère l'avoue lui-même dans ses Mémoires : « Quant à Coulhon, dit-il, il était infirme et venait peu au Comité. » Voyez t. II, p. 103.

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