‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 286 sur 351 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

jouissant d'un absolu pouvoir, accusa les autres d'y prétendre, pour le conserver. C'est dans ces circonstances qu'on a conçu la procédure d'hommes innocents; qu'on a tenté d'armer contre eux de très-injustes préventions. Je n'ai point à m'en plaindre; on m'a laissé paisible comme un citoyen sans prétention, et qui marchait seul. »

La plupart des historiens ont fait revenir Saint-Just quelques jours seulement avant la catastrophe dont il fut victime; c*est une erreur. Dût sa part de responsabilité s'en trouver accrue aux yeux des réactionnaires, je dois à la vérité d'affirmer que du 11 messidor, date de son retour, au 9 thermidor il n'a point quitté Paris. D'ailleurs, il n'était pas dans les habitudes de cet âpre jeune homme de dissimuler aucun de ses actes, et s'il avaft assez vécu pour expliquer sa conduite dans des Mémoires, il eût fièrement écrit, méprisant le lâche système et les fauxfuyants de son collègue Barère : « J'ai fait tout ce que ma conscience m'a commandé de faire pour l'établissement et le maintien de la République. » L'écrivain sincère doit donc le présenter tel qu'il a été à l'appréciation de ses concitoyens, et non en dessiner un portrait de fantaisie contre lequel, du fond de la tombe, protesterait son modèle; cela même lui donne le droit de réfuter plus sévèrement les diatribes et les sottises des calomniateurs.

Saint-Just ne participa point aux actes les plus rigoureux du Comité de Salut public ; nous le prouverons bientôt en mettant les pièces mêmes sous les yeux de nos lecteurs. Dès son arrivée, ne voulant pas laisser exclusivement à ses collègues la direction de la République dans des voies qui ne lui paraissaient pas toujours justes, il

retourna au poste où l'avait appelé la confiance de la Convention, et assista assidûment aux séances du Comité, où « il gôna beaucoup par sa présence les autres membres, » (sans doute Billaud, Collot-d'Herbois et Barère) s'écria ingénument Billaud Varennes, à la Convention, avouant ainsi, sans s'en douter, combien ces autres membres supportaient impatiemment le contrôle de Saint-Just sur la dictature réelle qu'ils s'étaient arrogée.

Nous avons, le premier, je crois, leseul peut-être jusqu'à présent, pu suivre, jour par jour, sur les pièces mêmes du Comité de Salut public, la trace des travaux de Saint- Just, et nous rendre compte de la part qu'il a prise au gouvernement dans la période de temps qui s'est écoulée entre le 11 messidor et le 9 thermidor; c'est ce qui nous permet aujourd'hui de répondre victorieusement à une foule d'assertions absurdes et mensongères.

Comme nous l'avons dit déjà, il n'est sorte d'accusations qu'après thermidor on n'ait lâchement cherché à faire peser sur Robespierre, Saint-Just, Couthon et le Bas. Tandis qu'on s'atlribuait le mérite de tout ce qui s'était fait de bien et d'utile, on tentait de les rendre responsables de rigueurs auxquelles ils étaient restés complètement étrangers. Les accusateurs étaient bien certains que les morts ne se lèveraient pas pour les démentir; d'ailleurs, quiconque eût osé alors défendre la mémoire des vaincus de thermidor se fût tout simplement frayé un chemin à l'échafaud. David même les renia, David qui, la veille, voulait boire la ciguë avec eux. Et la France se croyait débarrassée de la terreur; bonne France!

Cette terreur, on le sait, naquit d'un concours de circonstances fatales qui la rendirent inévitable et en quelque sorte nécessaire. Elle fut l'œuvre de tous et ne fut l'œuvre

de personne. Ceux qui, sans le vouloir, y contribuèrent le plus, furent certainement les auteurs de cette loi des suspects , en vertu de laquelle les prisons s'emplirent, cette loi fameuse contre laquelle s'exerça la verve railleuse de Camille Desmoulins, et dont les auteurs, déjà nommés, sont Merlin (de Douai), un thermidorien! et Cambacérès. Une sorte de folie furieuse s'empara alors de la nation tout entière. Le trop de zèle des uns, la lâcheté des autres firent dépasser le but. « On vit des nobles, des personnes d'un nom connu dans la haute société dénoncer leurs amis, leurs camarades de collège, leurs parents, se glorifier d'être espions du Comité de Salut public et arrêter eux mêmes les individus qu'ils dénonçaient (1). »

J'ai été stupéfait, je l'avoue, quand j'ai eu sous les yeux cette masse de rapports dénonciateurs, adressés jour par jour, de tous les points de la France, au Comité de Salut public, et je me suis demandé comment, en effet, la bonne foi de quelques hommes surchargés de tant de travaux aurait pu ne pas être surprise quelquefois, et comment ils auraient pu ne pas commettre d'involontaires erreurs. Car, ce qu'il n'est pas permis de mettre en doute, c'est leur droiture, leur probité sans exemple, et leur volonté de sauver la patrie.

Dans l'innombrable série de ces dénonciations, comprenant à la fois des contre et des ultra-révolutionnaires, j'en note une qui m'a semblé curieuse. Elle est dirigée contre un individu nommé Bourget, qualifié ex-aristocrate et ultra-révolutionnaire ; il est accusé d'avoir, à la suite d'une orgie , fait jurer àses compagnons de ne point reconnaître de divinité, proposé de massacrer tous les

(1) Montgaillard : Histoire de France, t. IV, p. 88.

détenus et de s'être écrié que la probité avait été mise à l'ordre du jour pour opérer la contre-révolution.

Tous les ordres d'arrestation portent en marge : Sur l'avis du comité de surveillance de tel ou tel endroit, sur l'avis de tel ou tel directoire, etc. ; une vingtaine de ces ordres sont revêtus de la signature de Saint-Just, presque toujours en compagnie de celle de Carnot. En voici un du 7 thermidor, signé, pour extrait, de Carnot et de lui :

« Le Comité de Salut public arrête que l'agent national du district de Laigle (Orne) fera sur-le-champ arrêter le nommé Housset-Desroches, prévenu d'être complice du ci-devant marquis de Laigle et de son valet de chambre, arrêtés comme soupçonnés d'avoir répandu de faux assignats. »

En revanche, un grand nombre d'ordres de mise en liberté sont écrits et signés de sa main. Tel est, par exemple, l'arrêté suivant, concernant un homme devenu célèbre :

« Le Comité de Salut public met en liberté le citoyen Drouot , ci-devant chef de brigade au 6e régiment de chasseurs à cheval, détenu injustement à l'Abbaye. »

Voici encore, à la date du 26 messidor, une petite note dont la minute est écrite et signée par lui, sur un petit carré de papier portant le timbre du Comité :

« Le Comité de Salut public renvoie à son poste l'agent national Denanès , persuadé qu'il ne retombera jamais dans la faute que la vivacité de son caractère lui a fait

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