‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 289 sur 351 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé à qui l'on n'ait dit de moi :«Voilà l'auteur de tes maux, tu serais heureux » et libre s'il n'existait pas ! » Comment pourrais-je ou raconter ou deviner toutes les espèces d'impostures qui ont été clandestinement insinuées, soit dans la Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux et redoutable? Je me bornerai à dire que, depuis plus de six semaines, la nature et la force de la calomnie, l'impuissance de faire le bien et d'arrêter le mal, m'ont forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du Comité de Salut public, et je jure qu'en cela même, je n'ai consulté que ma raison et la patrie.

» Quoi qu'il en soit, voilà au moins six semaines que ma dictature est expirée et que je n'ai aucune espèce d'influence sur le gouvernement. Le patriotisme a-t-il été plus protégé? les factions plus timides? la patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais cette influence s'est bornée, dans tous les temps, à plaider la cause de la patrie, devant la représentation nationale et au tribunal de la raison publique; il m'a été permis de combattre les factions qui vous menaçaient; j'ai voulu déraciner le système de corruption et de désordre qu'elles avaient établi et que je regarde comme le seul obstacle à raffermissement de la République. J'ai pensé qu'elle ne pouvait s'asseoir que sur les bases éternelles de la morale. Tout s'est ligué contre moi et contre ceux qui avaient les mêmes principes. »

Quant à Saint-Just, il n'était pas à Paris au moment de l'organisation de ce bureau de police qui, peu de temps après son retour, fut réuni au Comité de Sûreté générale, dont il avait éveillé les susceptibilités et qui,

d'ailleurs, comme nous venons de le prouver, a toujours été dirigé en commun par les membres présents du Comité de Salut public. 11 est donc évident, pour quiconque veut ouvrir les yeux et étudier de bonne foi cette sombre période de notre histoire, que les véritables pourvoyeurs du Tribunal révolutionnaire ont été ceux qui, pendant quatre décades avant thermidor, ont exercé la dictature en l'absence de Robespierre, et sans prendre garde à Saint-Just, qu'ils laissaient à l'écart,« comme un citoyen sans prétention et qui marchait seul (1). » Comment, d'ailleurs, répéterai-je encore, Saint-Just et Couthon eussent-ils pu imposer leurs volontés a des hommes tels que Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Carnot, Robert Lindet, Prieur et Barère, et contre-balancer l'influence de ceux-ci, quand il fallait au moins trois signatures pour valider les actes du Comité de Salut public? Et ce nombre, si commode pour trois hommes résolus à s'entendre, quel est celui des membres du Comité de Salut public qui le trouve insuffisant et dangereux pour la liberté? Est-ce Barère? est-ce Carnot? est-ce Robert Lindet? Non ; c'est Saint-Just. Il disait, dans son discours du 9 thermidor :

« Je regarderais comme un principe salutaire et conservateur de la liberté publique, que le tapis du Comité fût environné de tous ses membres. Vous avez confié le gouvernement à douze personnes; il s'est trouvé, en effet, le dernier mois, entre les mains de deux ou trois. Avec cette imprudence, on s'expose à inspirer aux hommes le goût de l'indépendance et de l'autorité... Vous devez regarder comme un acte de tyrannie toute délibération

(I) Dernier discours de Suint-Just.

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