‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 290 sur 351 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

du Comité qui ne sera pas signée de six membres; vous devez examiner aussi s'il est sage que ses membres fassent le métier de ministres ; qu'ils s'ensevelissent dans des bureaux; qu'ils s'éloignent de vous, et altèrent ainsi l'esprit et les principes de leur compagnie (1). »

Sont- ce là les paroles d'un homme qui aspire à la tyrannie et qui veut la continuation d'un régime arbitraire? Pourquoi donc l'oublieuse génération qui a suivi la Révolution française, a-t-elle si injustement départi le blâme et l'éloge? Pourquoi, avec l'impardonnable légèreté qui caractérise notre nation, a-t-elle accepté, sans contrôle, des jugements injustes et cruels? Pourquoi a-t-elle attribué tout le mal aux uns, tout le bien aux autres, tandis qu'il eût fallu peser tout dans une balance égale? Pourquoi l'exécration à ceux-là, et l'admiration à ceux-ci? Si Carnot eut l'impérissable gloire d'organiser, du fond de son cabinet, des plans de campagne dignes de tout éloge, Saint-Just eut le mérite de les appliquer et de les rectifier, très-heureusement quelquefois, sur le terrain. Là, sans aucun doute, fut la cause des hostilités qui éclatèrent entre eux au sein du Comité de Salut public. Ainsi, Carnot avait prescrit à Jourdan de détacher dix-huit mille hommes de son armée pour les envoyer à Pichegru; le général démontra le danger de cet ordre à Saint-Just, qui prit sur lui d'en empêcher l'exécution. Or, l'événement a donné raison à Saint-Just, car on était à la veille d'investir Charleroi et de livrer la bataille de Fleurus ; qui sait ce qui serait arrivé, si Saint-Just n'eût pas autorisé Jourdan à conserver la totalité de ses forces ?

(I) Voyez ce discours, reproduit en entier dans V Histoire parlementaire de la Révolution française, t. XXXIV, p. 6 el suiv.

Déjà, au sujet de l'administration des armes portatives et de celle des poudres et salpêtres, quelques dissentiments s'étaient élevés entre Carnot et Saint-Just : celui-ci reprochait au premier la négligence avec laquelle ces administrations étaient conduites. Dans une discussion très-vive, s'il faut en croire le Mémoire justificatif de Collot, de Barère, de Billaud et de Vadier, Mémoire très-suspect et peu digne de foi en ce qui concerne Robespierre et Saint-Just, Carnot aurait accusé Saint- Just et ses amis d'aspirer à la dictature. Saint-Just, furieux, se serait alors écrié que la République était perdue si les hommes chargés de la gouverner se traitaient ainsi de dictateurs; qu'il voyait bien le projet de l'attaquer, mais qu'il se défendrait.

Carnot , dans les Mémoires fort incomplets publiés sous son nom, ne parle qu'une seule fois de ses démêlés avec Saint-Just, qui, un jour, dit-il, lui reprocha la protection accordée par lui au général O'Moran, accusé de trahison à l'armée du Nord. Sur l'objection de Carnot, que l'accusateur du général était un concussionnaire (1),

(1) MM. deBaranteetÉd. Fleury,si bien dignes de s'entendre ensemble quant à la manière dont ils comprennent la vérilé historique, auraient bien dû se metlre d'accord. « Carnot produisit les preuves des dilapidations, écrit le premier; on brûla les pièces, car le concussionnaire était un conventionnel. » (Histoire delà Convention, t. IV, p. 349.) Comme si le Comité de Salut public avait ménagé les membres de l'Assemblée convaincus de concussion. — « Nous pensons qu'il s'agit ici de Tbuillier et de Gatleau, dit le second, tous deux amis de Saint-Just et qu'il dut défendre plusieurs fois, même devant la Convention, contre des accusations de concussion. » (Voyez t. II, p. 247.) Quel excès d'impudence! Saint-Just ne défenditjûmaisàla tribunede l'Assemblée quele danionisleDaubigny, qui se montra si ingrat envers la mémoire de son prolecteur. Thuillier était un homme fort doux et fort honorable: il périt après thermidor, victime de son amitié pour Saint-Just.

Page 1