LIVRE CINQUIEME
quotidienne de quinze sous, au lieu de quarante proposés par lui. Pour infirmer ce témoignage de Barère, il me suffirait de rappeler les innombrables erreurs, volontaires ou non, dont fourmilleut les Mémoires de cet ancien membre du Comité. Croirait-on, par exemple, qu'il est assez oublieux pour faire retourner le Bas à l'armée du Nord, quelques jours avant la bataille de Fleurus? 11 y a bien d'autres bévues et d'autres erreurs, sciemment commises, que nous réfuterons bientôt, comme, par exemple, celles contenues dans les pages si invraisemblables où il prétend qu'un jour Saint-Just demanda, en plein Comité, la dictature pour Robespierre. En rédigeant ainsi ses Mémoires, Barère se répétait sans doute sa trop fameuse phrase : « Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. » Or, l'arrêté qui alloue quarante sous par jour à chaque détenu, est écrit, sans rature, de la main de Saint-Just et signé par lui. Jamais Saint-Just, au contraire, ne comprit les rigueurs inutiles, et, pour preuve, j'en puis citer cet autre arrêté, signé de lui et de le Bas, à l'époque où, étant en mission à Strasbourg, ils crurent devoir ordonner l'arrestation des membres de la municipalité de cette ville :
« Les représentants du peuple envoyés extraordinairement près les armées du Rhin et de la Moselle, ordonnent au directoire du département de la Moselle, séant à Metz, de prendre sur-le-champ toutes les mesures nécessaires pour que les membres des autorités de Strasbourg, détenus à Metz, soient traités avec les soins que réclame l'humanité.
» Strasbourg, le 25 frimaire de l'an n (1). » (Il Archives nationales.
Tandis que Saint-Jusl, absent de Paris, entendait ainsi la dignité de sa mission et tempérait par de pareils ordres la rigueur de certaines mesures, comment quelques membres du Comité, qui plus tard ont voulu revendiquer, à leur profit, le bénéfice de la modération, comprenaient-ils la conduite des représentants en mission, et en quels termes recommandaient-ils à Joseph le Bon, notamment^ de ne rien négliger pour le salut de la patrie? Voici trois lettres adressées au proconsul d'Arras ; nous allons les mettre sous les yeux de nos lecteurs, non point dans l'intention de récriminer contre ceux qui les ont signées, mais parce que les historiens réactionnaires ayant représenté le Bon comme un séide de Saint-Just, quand il est notoire qu'il n'y eut jamais entre eux de correspondance réciproque (1), il importe de bien constater de qui ce conventionnel tenait ses instructions. Les trois lettres trouvées dans les papiers de Saint-Just et écrites par le Bon à Saint-Just et a le Bas, dans le courant de floréal, à l'époque où ceux-ci étaient commissaires extraordinaires dans le département du Nord, ne sont point des réponses, mais des lettres spontanées, rédigées dans un style en rapport avec les passions et les fureurs de l'époque.
Dans la volumineuse correspondance du Comité de Salut public avec les représentants en mission, une seule
(I) Saint-Just ne répondait pas aux lettres qu'il plaisait à Joseph le Bon de lui écrire; et, de cela, nous avons acquis une nouvelle certitude, par une lettre du proconsul d'Arras que nous avons eu la bonne fortune «le trouver dans la collection d'autographes de M. Failly. Il y a, en effet, à la fin de cette lettre écrite de Cambrai, à la date du 18 floréal an u, à Saint-Just et à le Bas, lettre où il est question d'un discours au peuple, d'arrestations d'émigrés et du mauvais vouloir desaulorités constituées, un posl-scriplum ainsi conçu : « Accusez-moi, du moins, la réception de mes lettres, afin que je sache si elles vous parviennent. »