LIVRE CINQUIÈME
à la Convention de nombreuses plaintes contre Joseph le Bon. Qui prit la parole pour défendre le membre accusé? Fut-ce Robespierre, qui avait déserté les comités, et qui, aux Jacobins, tonnait sans relâche et de toute son indignation contre les représentants continuateurs du déplorable système d'Hébert et de Ronsin? Fut-ce Saint- Just, qui, dans l'isolement où on le laissait, ne cessait de gémir sur l'arbitraire que certains membres du gouvernement poussaient à d'intolérables limites? Non, ce fut Barère, qui demanda l'ordre du jour sur les plaintes soumises à l'Assemblée; et, en effet, la Convention passa à l'ordre du jour (1).
Mais, si Saint-Just demeura complètement étranger aux instructions en vertu desquelles Joseph le Bon crut devoir pousser si loin le zèle révolutionnaire, il ne coopéra pas plus à certaines créations qui contribuèrent à imprimer un mouvement ascensionnel au régime de la terreur. Il était absent quand la commission des administrations civiles, police et tribunaux, fut chargée de rechercher dans les prisons tous les détenus suspects d'avoir trempé dans les diverses factions anéanties par la Convention nationale; il était absent quand fut autorisée par le Comité de Salut public l'installation de cette terrible commission populaire d'Orange; il était absent encore quand, par arrêté du 14 floréal, les Comités de Salut public et de Sûreté générale organisèrent, en exécution d'un décret du 25 ventôse, la commission populaire du Muséum, dont le membre le plus influent, le citoyen Trinchard, était son ennemi personnel.
« Les membres de cette commission, disait l'arrêté, ne perdront jamais de vue le salut de la patrie qui leur
(1) Voyez le Moniteur du 22 messidor an if, séance du 2J.
est confié et qui doit être la règle suprême de leurs décisions, ils vivront dans cet isolement salutaire qui concilie aux juges le respect et la confiance publique, et qui est le plus sûr garant de l'intégrité des jugements; ils repousseront toutes sollicitations, et fuiront toutes les relations particulières qui peuvent influencer les consciences et affaiblir l'énergie des défenseurs de la liberté. »
Cette commission était spécialement chargée d'examiner s'il se trouvait, dans les prisons de Paris, des patriotes injustement détenus, et de faire le recensement des gens suspects à déporter ou à renvoyer au Tribunal révolutionnaire. Si elle avait sérieusement accompli son mandat, selon les vues de ceux qui en avaient demandé la création dès le mois de ventôse, elle eût pu rendre d'immenses services; bien des erreurs irréparables eussent été évitées, et la conscience de la Révolution ne serait pas si lourdement chargée. Mais les hommes qui la composaient crurent prouver leur patriotisme en déployant un zèle farouche et exagéré; ils commirent précisément le crime, tant reproché par Robespierre et par Saint-Just, de désigner des citoyens inoffensifs et paisibles à la sévérité des comités.
Le Comité de Salut public, surchargé de tant de travaux, était obligé de s'en rapporter aux lumières de la commission du Muséum, et il signait, presque sans examen, les listes de détenus à déporter ou à renvoyer au Tribunal. Eh bien, de toutes les listes de déportation qui sont restées et que j'ai eues sous les yeux, aucune ne porte la signature de Saint-Just, non plus que celles de Robespierre, de Couthon et de le Bas (1).
(1) Voyez ces listes imprimées à la suite du rapport de Saladin. Les