LIVRE CINQUIÈME
Quant aux listes de détenus à renvoyer devant le Tribunal révolutionnaire, elles ont disparu également pour la plupart, et ont été très-certainement détruites par les thermidoriens, peu après thermidor, quand ils ont vu la réaction grandir et devenir menaçante. Des personnes dignes de foi, qui les ont vues à l'époque où elles furent dressées, ont affirmé qu'elles ne portaient ni la signature de Robespierre, ni celle de Saint-Just. Elles ont même nommé les signataires; je ne les imiterai pas en ceci, parce qu'une simple affirmation ne me paraît pas suffisante (1). Mais la meilleure preuve, suivant nous, qu'elles n'étaient signées ni de Robespierre, ni de Saint-Just, c'est que les thermidoriens les ont anéanties, ce dont ils se seraient bien gardés s'ils avaient pu s'en faire une arme contre ceux à la charge desquels ils ont essayé de mettre toutes les rigueurs de la Révolution. Et si l'on considère que sur les quelques grandes listes qui ont échappé, par miracle, à la destruction, une seule est signée de Saint-Just, on sera entièrement convaincu qu'en effet il est resté à peu près étranger à la confection de ces funèbres inventaires.
Et néanmoins, dans une petite note traîtresse, Barère a écrit triomphalement : « 11 a signé seul une liste de cent cinquante-neuf détenus qu'il a renvoyés au Tribunal révolutionnaire (2). » Barère ne manquait pas d'adresse, et il en fait preuve dans cette circonstance, en retournant contre Saint-Just quelques lignes du rapport de la
signataires sont : Voulland, Élie Lacoste, Vadier, Amar, Collot-d'Herbois, Billaud-Varennes et Barère, tous thermidoriens !
(1) Voyez, à cet égard, la discussion à laquelle se sont livrés MM. Bûchez et Roux dans le tome XXXVI de V Histoire parlementaire, p. 12, 13 etsuiv.
(2) Mémoires de Barère, t. II, p. 415.
commission des Vingt-et-un dirigées contre lui-même et deux autres membres du grand Comité; mais une simple explication suffira pour réfuter cette nouvelle calomnie. J'ai vu, en effet, dans les cartons du Comité de Salut public, cette liste au bas de laquelle figure le nom de Saint-Just; mais c'est un duplicata de celle qui a été trouvée dans le dossier de Fouquier-Tinville, laquelle, comme le fait observer Saladin, ne porte aucune signature (1). Or, il en fallait trois au moins pour rendre valable un arrêté du Comité de Salut public, et Fouquier ne se fût pas exposé à se mettre en défaut. La minute de cette liste, revêtue de la signature des membres du Comité a donc dû être anéantie, et du nom de Saint-Just, qui se trouve au bas d'une copie qui n'a pas servi, on peut tout au plus conclure qu'il avait avecBarère,Carnot et ses autres collègues, signé l'original de l'arrêté en vertu duquel ces cent cinquante-neuf détenus ont été traduits au Tribunal révolutionnaire (2). La seule liste où figure légalement sa signature, en compagnie de celles de Carnot, de Prieur, de Billaud-Varennes, de Couthon et de Collot-d'Herbois, est une liste de quarante-neuf détenus traduits au Tribunal par arrêté du Comité de
(1) Rapport de Saladin, p. 164.
(2) Voici la réponse de Billaud à Lecoinlre, qui l'accusait d'avoir signé cette liste avec Barère, Collot-d'Herbois, Vadier et autres, à l'exclusion de Robespierre. Cette réponse est l'aveu positif qu'en effet, cette liste était signée des membres précités : « C'est donc sur une signature présumée que Lecoinlre fonde cette accusation? Mais il est lout aussi présumable que celle de nos autres collègues se trouve jointe à la nôtre, et en supposant qu'un renvoi à un tribunal, conforme à la loi, pût être regardé comme un crime, j'aurais encore à demander à Lecoinlre pourquoi il ne l'attribue qu'à nous seuls? Car, si Robespierre n'assistait pas au Comité, Coût bon et Saint-Just, ses deux complices, y étaient ù sa place. » Réponse de Billaud, p. 108.