LIVRE CINQUIÈME
« Étrange présomption de ceux qui veulent arrêter le cours majestueux, terrible de la Révolution française et faire reculer les destinées de la première des nations! »
Et ici, quand les thermidoriens accusent si hautement de modération Robespierre, Saint-Just et leurs amis, ils doivent être crus, car ils étaient loin de penser alors qu'ils travaillaient pour la contre-révolution , et que bientôt, pressés par elle, ils se verraient obligés de rejeter sur ces mêmes hommes la responsabilité de cette terreur dont ils revendiquaient à si bon droit le monopole.
Cela est donc bien constant et hors de doute : Robespierre, Saint-Just, Couthon, le Ras et tous ceux qui leur étaient dévoués voulaient le triomphe de la République d'après les principes de la morale et de l'éternelle justice ; mais ils«*voulaient bannir du gouvernement l'arbitraire et l'oppression ; mais ils ne voulaient pas que des ambitieux sanguinaires profitassent du désordre présent pour tourmenter des milliers de citoyens inoffensifs, et s'enrichir en tirant parti de la détresse générale accrue par leurs coupables manœuvres. Voila ce qu'ils ont tenté. Si cette noble tentative a été la cause de leur défaite et de leur mort, que ce soit aussi leur justification devant l'histoire et leur plus beau titre de gloire à nos yeux.
CHÀFITRE VI
Les repas civiques. — La pétition Magcnlhics. — Morale de Saint-Jusl el de ses amis. -- Comment il défendit Robespierre. — Ce qu'a été leur dictature. — Fausse accusation de Barère. — Sous quelle impression il Ta intentée. — Réunion générale des Comités. — Altitude de Saint-Just.
— Menées des thermidoriens. — Inaction de Robespierre et de Saint-Just.
— Versatilité de Barère.— Le 8 thermidor. — Discours de Robespierre. — Effet produit. — Imprudente attaque contre Cambon. — Les Jacobins.— Nuit du 8 au 9 thermidor. — Saint-Just lutte seul au Comité contre ses
collègues.
« Quel homme sur la terre a jamais défendu impunément les droits de l'humanité?.. Je trouve, au reste, pour mon compte, que la situation où les ennemis de la République m'ont placé n'est pas sans avantage; plus la vie des défenseurs de la liberté est incertaine et précaire, plus ils sont indépendants de la méchanceté des hommes. Entouré de leurs complots et de leurs assassins, je vis d'avance dans le nouvel ordre de choses où ils veulent m'envoyer; je ne tiens plus à mon existence passagère
que par l'amour de la patrie et par la soif de la justice. Plus ils sont empressés de terminer ma carrière ici-bas, plus je sens le besoin de la remplir d'actions utiles au bonheur de mes semblables, et de laisser au moins au genre humain un testament dont la lecture fera pâlir les tyrans. »
Ainsi s'exprimait Robespierre , dans son discours du 7 prairial, œuvre de moralisation, s'il en fut jamais, dans laquelle, en essayant de rattacher la République à la religion naturelle des Voltaire et des Rousseau, il demandait hautement le rappel de la justice et de la liberté exilées. Ces sentiments si élevés, si dignes, si profondément civilisateurs, Saint-Just et le Bas les avaient professés dans leurs missions; pas une de leurs paroles qui ne soit la glorification éclatante de ce système d'honnêteté et de bonne foi dont ils étaient les apôtres, dont ils devaient être les martyrs. Ils n'allaient pas, séduisant la foule par des promesses chimériques et inexécutables. Rien d'imaginaire dans leurs conceptions, rien de fallacieux, rien d'impossible, rien qui ressemble à ces utopies désastreuses où la liberté humaine est sacrifiée à un désir immodéré d'égalité mal entendue. Tout est pratique chez Robespierre et Saint-Just; le roman dans la Révolution n'arrivera que plus tard, bien plus tard. Ils ne pouvaient concevoir l'égalité sans la liberté, et réciproquement. Aussi combattaient-ils tout ce qui, dans l'avenir, quand le gouvernement régulier eût fonctionné, aurait pu gêner l'une ou l'autre. La sévérité même avec laquelle ils n'ont cessé de poursuivre toutes les excentricités fatales à la Révolution, est une preuve qu'ils ne croyaient la République possible qu'autant qu'elle serait assise sur la raison, la décence et la modération. N'était-