LIVRE CINQUIÈME
ce pas un des leurs, l'agent national Payan, qui, dans ce mois de messidor, engageait ses concitoyens à ne pas prendre part à ces absurdes repas civiques, imaginés par quelques rêveurs en délire, ou peut-être par une poignée d'intrigants salariés pour verser le ridicule sur la Révolution (1)? N'était-ce pas sous leur inspiration que, le 7 thermidor, une députation de la société des Jacobins venait dénoncer à l'Assemblée les misérables qui persécutaient les patriotes et la liberté, au nom même de la patrie, afin qu'elle ne parût puissante et formidable que contre ses enfants, ses amis et ses défenseurs; s'élevait avec indignation contre une pétition insensée, signée du nom de Magentliies, où, entre autres énormités, on demandait la peine de mort contre tout individu qui oserait prononcer ces mots : « Sacré nom de Dieu ; » et exprimait le vœu qu'en faisant trembler les traîtres, les fripons et les intrigants, la justice consolât et rassurât l'homme de bien (2).
Ces austères républicains, ennemis de tous les excès, marchaient entre l'aveugle indulgence qui aurait remis à des mains hostiles les destinées de la République, et les passions désorganisatrices de certains énergumènes dont les instincts destructeurs ne connaissaient pas de bornes. Ah ! ce n'étaient pas des courtisans du peuple les hommes qui avaient frappé le Père Duchesne, qui avaient si rudement châtié l'insolence et les folies d'Euloge Schneider , et qui poursuivaient dans quelques représentants les continuateurs de ces déplorables révolutionnaires. L'âme de Saint-Just était trop fortement trempée pour se laisser saisir par l'enivrement d'une
(1) Discours de Payan au conseil général de la Commune , séance du 27 messidor.
(2) Voyez le Moniteur du 8 thermidor de Tan il, n° 307, séance du 8.
popularité de carrefour. Plus haut tendaient ses aspirations et était son but. Rien n'était méprisable a ses yeux comme cette méthode facile de s'attirer la faveur de la multitude, en flattant ses bas instincts. Et quand ils se dévouaient, ses amis et lui, pour fixer sur cette vieille terre gauloise ces institutions qui devaient assurer les droits de tous et amener pacifiquement, dans l'avenir, une plus juste répartition de la richesse nationale, ils prétendaient , non pas abaisser les sommités de la nation, mais élever les masses à la hauteur des grandes destinées qu'ils leur préparaient. De cette plèbe si méprisée jadis, et qu'ils avaient faite plus glorieuse et plus forte que ne le fut jamais aristocratie au monde, ils entendaient former la démocratie par excellence, le premier peuple de l'univers, marchant en tête des autres comme cette colonne de feu que la légende nous représente guidant les Hébreux dans le désert. Ces ouvriers, ces paysans, tous ces prolétaires oubliés, au sein desquels se retrempent incessamment les forces vives de la nation, ils voulaient les instruire, les moraliser, leur donner la conscience de leurs nouveaux droits et des devoirs qui s'y trouvaient rattachés; ils les aimaient, en un mot, et c'est pour cela que le peuple gardera à leur mémoire un profond et éternel attachement.
S'il y eut un moment où Robespierre jouit, en effet, d'une sorte de dictature, ce fut à l'époque où il prononça les paroles placées en tête de ce chapitre, quand Boissy d'Anglas, homme d'indépendance et de courage, l'appelait « l'Orphée de la France. » Mais cette dictature était toute morale; pour imposer à l'Assemblée il n'avait pas un soldat à sa disposition, et il fit bon marché de son ascendant, le jour où, désespéré de la ligue des intrigants et des fripons, ligue formidable et menaçante,