LIVRE CINQUIÈME
il déserta si imprudemment la Convention et les Comités. Pendant qu'il était resté à l'écart, entièrement retiré des affaires publiques, et laissant à ses ennemis l'usage de l'arme terrible qu'il eût fallu manier avec tant de discrétion et de sagesse, la loi du 22 prairial, les accusations de tyrannie n'avaient cessé de pleuvoir sur lui. Avec quelle délicatesse d'expression, avec quelle élévation de sentiments, Saint-Just, qui, durant tout un mois, avait lutté contre les véritables dictateurs, défendait, dans son discours du 8 thermidor, son ami outragé et calomnié :
« L'homme éloigné du Comité par les plus amers traitements, lorsqu'il n'était plus, en effet, composé que de deux ou trois membres présents, cet homme se justifie devant vous ; il ne s'explique point, à la vérité, assez clairement, mais son éloignement et l'amertume de son âme peuvent l'excuser en quelque sone; il ne sait point l'histoire de sa persécution, il ne connaît que son malheur. On le constitue en tyran de l'opinion. Il faut que je m'explique là-dessus et que je porte la flamme sur un sophisme qui tendrait à faire proscrire le mérite. Et quel droit exclusif avez-vous sur l'opinion, vous qui trouvez un crime dans l'art de toucher les âmes? Trouvez-vous donc mauvais que l'on soit sensible? Êtes-vous donc de la cour du roi Philippe, vous qui faites la guerre à l'éloquence? Un tyran de l'opinion! Qui vous empêche de disputer l'estime de la patrie, vous qui trouvez mauvais qu'on la captive? Il n'est point de despote au monde, si ce n'est Richelieu, qui se soit offensé de la célébrité d'un écrivain. Est-il un triomphe plus désintéressé? Caton aurait chassé de Rome le mauvais citoyen qui eût appelé l'éloquence, dans la tribune aux harangues, le tyran de
l'opinion. Personne n'a le droit de stipuler pour elle; elle se donne à la raison, et son empire n'est pas le pouvoir des gouvernements...
» Le droit d'intéresser l'opinion publique est un droit naturel , imprescriptible , inaliénable ; et je ne vois d'usurpateurs que parmi ceux qui tendraient à opprimer ce droit. Avez-vous des orateurs sous le sceptre des rois? Non, le silence règne autour des trônes; ce n'est que chez les peuples libres qu'on a souffert le droit de persuader ses semblables; n'est-ce point une arène ouverte à tous les citoyens? Que tous se disputent la gloire de se perfectionner dans l'art de bien dire, et vous verrez rouler un torrent de lumière qui sera le garant de notre liberté, pourvu que l'orgueil soit banni de notre République. Immolez ceux qui sont les plus éloquents, et bientôt on arrivera jusqu'à celui qui les enviait, et qui l'était le plus après eux... On dit aujourd'hui à un membre du souverain: Vous n'avez pas le droit d'être persuasif...»
Cette banale accusation de tyrannie, qui fut le cri de ralliement des thermidoriens, enveloppait aussi Saint- Just et Couthon. Étranges dictateurs, en effet, que ces hommes dont toute l'influence consistait dans la faveur de l'opinion publique, cette opinion si inconstante et qui, à leur égard, changea si brusquement du jour au lendemain. Étranges dictateurs, qui, pouvant former un pouvoir au sein du Comité de Salut public, puisqu'il suffisait de trois signatures, ce qui paraissait monstrueux à Saint Just, n'ont pas essayé de contre-balancer « l'autorité extrême de quelques membres restés seuls (1). » Sur les innombrables arrêtés du Comité de Salut public,
(1) Dernier discours de Saint-Just.