LIVRE CINQUIÈME
pourtant ils ont arrangé le Moniteur après coup, à leur fantaisie. Enfin, quand le 3 germinal de l'an m, Prieur (de la Côte-d'Or) et Ruhl, qui avaient été présents à cette réunion, en évoquèrent le souvenir, ils dirent seulement que Saint-Just avait fait un pompeux éloge de Robespierre attaqué par Amar et par Vadier (1). On le voit donc, cette idée de dictature proposée par Saint-Just n'a germé que longtemps après dans la tête de Barère, qui s'en est servi comme du plus honorable moyen d'expliquer sa conduite au 9 thermidor.
11 y eut, en effet, le A ou le 5, une réunion extraordinaire des Comités de Salut public et de Sûreté générale; et, d'après les assertions mêmes de plusieurs membres de ces Comités, comparées au dernier discours de Saint- Just, on peut se rendre parfaitement compte de ce qui s'y passa. Le témoignage du Moniteur, organe des thermidoriens, est suffisant ici, et, par conséquent, irrécusable. Il y eut, de part et d'autre, des récriminations pleines d'amertume. Robespierre était présent : c'était la première fois, depuis plus d'un mois, qu'il assistait à une séance des Comités. En se rendant à la convocation de ses collègues, il espérait, sans doute, qu'une réconciliation serait le résultat de cette réunion, et qu'on éviterait ainsi un nouveau déchirement, fatal à la République; sans cela, il se serait abstenu. Mais il fut l'objet des attaques très-vives de quelques-uns des membres du Comité de Sûreté générale, dont il avait dénoncé les impurs agents à la tribune des Jacobins; il se défendit avec beaucoup d'acrimonie; les haines s'envenimèrent davantage. Saint-Just prit alors la parole en faveur de Robespierre, et termina en disant : « Tout ce qui ne
(1) Voyez le Moniteur Au 7 germinal de Tan m, n° 187.
ressemblera pas au pur amour du peuple et de la liberté aura ma haine. »
Le lendemain eut lieu une seconde réunion générale. Saint-Just parla de nouveau. 11 adjura ses collègues de s'expliquer avec franchise, et fit un appel à la conciliation. Ah ! si ce noble appel avait été entendu, trop heureuses eussent été les destinées de la République! Du nord au midi, de l'est à l'ouest, elle était partout triomphante, £t le drapeau tricolore flottait à Anvers et à Bruxelles. C'était l'heure où Ghénier, dans un élan de patriotique enthousiasme, trouvait cette magnifique inspiration qui s'appelle le Chant du départ, et qu'a immortalisée la musique de Méhul. C'était alors qu'on pouvait dire, avec plus de vérité que jamais : « La République est comme le soleil : aveugle qui ne la voit pas! » Hélas, tout fut remis en question par de déplorables malentendus; et cette République, invincible sur ses frontières, allait se déchirer de ses propres mains. C'est bien sur quoi comptait l'ennemi. Saint-Just ne manqua pas d'en avertir ses collègues. Il leur dit qu'un officier suisse, fait prisonnier devant Maubeuge et interrogé par Guyton-Morveau, par Laurent et par lui, les avait informés que les souverains étrangers n'espéraient plus, pour triompher, que dans la destruction de ce gouvernement révolutionnaire qui, en quatorze mois, avait accompli tant de prodiges. Puis, comme certains membres persistaient à diriger de perfides allusions à de prétendus projets de dictature prêtés à Robespierre, il ajouta « que, la République manquant de ces institutions d'où résultaient les garanties, on tendait à dénaturer l'influence des hommes qui donnaient de sages conseils, pour les constituer en état de tyrannie; que c'était sur ce plan que marchait l'étranger, d'après les notes mômes qui étaient sur le