‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 31 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

État despotique. » Un État populaire dans le cas où les privilèges seraient détruits par le peuple ; despotique, dans le cas où le coup serait porté par les rois. »

Le chapitre suivant, où il est question des mœurs, est plein de passages de la plus délicate observation, tout cela dans ce style net, sobre et énergique dont Montesquieu semble lui avoir livré le secret. Selon Saint-Just, les mœurs, qui sont les rapports que la nature a établis entre les hommes, ont été dénaturées. La crainte a succédé à la piété filiale, la galanterie à l'amour, la familiarité à l'amitié, et l'intérêt domine le tout. Et qui plus que lui avait droit de flétrir cet égoïsme général, lui qui, dans un de ces accès d'enthousiasme qu'on ne saurait trop admirer, avait fait hommage de ses biens au pays? Il s'agit donc, suivant lui, de ramener les mœurs à leur origine pour que les parents soient chéris, les inclinations pures et les liaisons sincères. En vain les déclamateurs poursuivent les mauvaises passions, suite inévitable du déplorable état dans lequel a si longtemps vécu la société française, les peintures qu'ils en font, pense-t-il, ne peuvent que servir d'aliments à la corruption. Le seul remède est dans la Constitution, si elle est bonne, car « alors, dit-il, elle réprime les mœurs ou les tourne à son profit, comme un corps robuste se nourrit d'aliments vils. » Sur l'âpre amour de la propriété, auquel sont subordonnés les plus doux sentiments de la nature, il y a des lignes vraiment admirables. Cette propriété, si inique telle qu'elle existait jadis, et de source si impure, la Révolution l'a relevée à ses yeux par des lois pleines de sagesse, et il écrit : « L'oubli de ces lois avait fait naître la féodalité, leur ressouvenir l'a renversée; ses ruines ont étouffé l'esclavage ; elles ont rendu l'homme à luimême, le peuple aux lois. » La suppression des règles

féodales , de ces abus, de ces horreurs « qui ont donné l'exemple, chez les modernes, d'une servitude inconnue à l'antiquité même, » a fait pardonner à la propriété qui, dépouillée de ces abus , « rend l'homme soigneux, et attache les cœurs ingrats à la patrie. »

Plus loin, il applaudit à la destruction de la noblesse, incompatible avec les principes d'un peuple qui veut la liberté et l'égalité, non point l'une sans l'autre, comme chez les Anglais où la liberté est toute au profit de l'aristocratie. « D'ailleurs, écrit Saint-Just, la loi n'a point proscrit la vertu sublime; elle a voulu qu'on l'acquît soimême, et que la gloire de nos aïeux ne nous rendît pas insouciants sur nos vertus personnelles. C'est une absurde maxime que celle de l'honneur héréditaire. Si la gloire que nous avons méritée n'est à nous qu'après notre mort, pourquoi ceux qui l'ont acquise en jouiraient-ils audacieusement pendant leur vie oisive? »

L'éducation n'est point oubliée dans ce livre, où sont effleurées toutes les questions sociales. C'est faute d'une éducation convenable, suivant Saint-Just, que la jeunesse et que l'amour prennent de si fâcheuses directions. C'est cette éducation viciée qui engendre la corruption des mœurs et qui fait conclure ces mariages imprudents, sources de tant de malheurs et aboutissant fatalement au divorce ou à la séparation. Cependant il ne peut comprendre ni l'un ni l'autre. « C'est, dit-il, une infamie qui souille la dignité du contrat social : que répondrai-je à mes enfants quand ils me demanderont où est leur mère? »

Mais il croit trop à la vertu humaine renforcée par l'éducation, quand il prescrit l'indissolubilité des liens. Il ne se rend pas assez compte de la différence des humeurs, des incompatibilités sociales que l'éducation est

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