LIVRE CINQUIEME 32o
trouver partout des coupables » et d'incarcérer avec une déplorable légèreté une foule de gens inoffensifs.
Puis, l'orateur se plaignait de ce système affreux de calomnie à l'aide duquel on était parvenu à effrayer un certain nombre de représentants en leur persuadant que leur perte était résolue ; et, revenant alors sur les soixante-treize Girondins dont le salut lui était imputé à crime, il disait :
« Ah ! certes, lorsque, au risque de biesser l'opinion publique, ne consultant que les intérêts sacrés de la patrie, j'arrachais seul à une décision précipitée ceux dont les opinions m'auraient conduit à l'échafaud, si elles avaient triomphé; quand, dans d'autres occasions, je m'exposais à toutes les fureurs d'une faction hypocrite, pour réclamer les principes de la stricte équité envers ceux qui m'avaient jugé avec plus de précipitation, j'étais loin, sans doute, de penser que l'on dût me tenir compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal présumé d'un pays où elle aurait été remarquée et où l'on aurait donné des noms pompeux aux devoirs les plus indispensables delà probité ; mais j'étais encore plus loin de penser qu'un jour on m'accuserait d'être le bourreau de ceux envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de la représentation nationale que j'avais servie avec dévouement; je m'attendais bien moins encore qu'on m'accuserait à la fois de vouloir la défendre et de vouloir l'égorger. Quoi qu'il en soit, rien ne pourra jamais changer ni mes sentiments ni mes principes... Je ne connais que deux partis : celui des bons et des mauvais citoyens ; le patriotisme n'est point une affaire de parti, mais une affaire de cœur; il ne consiste ni dans l'insolence, ni dans une fougue passagère, qui ne respecte ni les principes, ni le bon sens,
ni la morale, encore moins dans le dévouement aux intérêts d'une faction. Le cœur flétri par l'expérience de tant de trahisons, je crois à la nécessité d'appeler surtout la probité et tous les sentiments généreux au secours de la République. Je sens que partout où l'on rencontre un homme de bien, en quelque lieu qu'il soit assis, il faut lui tendre la main, et le serrer contre son cœur. Je crois à des circonstances fatales, dans la Révolution, qui n'ont rien de commun avec les desseins criminels; je crois à la détestable influence de l'intrigue et surtout à la sinistre puissance de la calomnie. Je vois le monde peuplé de dupes et de fripons ; mais le nombre des fripons est le plus petit : ce sont eux qu'il faut punir des crimes et des malheurs du monde. »
Après ce morceau d'une si mâle et si entraînante éloquence, Robespierre repousse de toutes ses forces, et avec des arguments sans réplique, cet absurde reproche de dictature que ne cessent de lui, jeter à la tète tous les ennemis avoués ou secrets de la Révolution, reproche moins injurieux pour lui, qui le dédaigne, que pour la Convention, qu'on paraît croire soumise aux volontés d'un seul homme.
« Comment croire, dit-il, qu'un citoyen français, digne de ce nom, puisse abaisser ses vœux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à foudroyer?... Ah îelleexiste, poursuit-il, je vous l'atteste, âmes sensibles et pures, elle existe cette passion tendre, impérieuse, irrésistible, tourment et délices des cœurs magnanimes; cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les opprimés, cet amour sacré de la patrie; cet amour plus sublime et plus saint de l'humanité, sans lequel une grande révolution n'est