II
et de désigner clairement, hautement les quelques députés qui avaient démérité de la patrie, de la justice et de l'humanité. Les membres qui se savaient menaces profitèrent habilement de cette faute irréparable, ils colportèrent de prétendues listes de proscription; parvinrent à mettre dans leur ligue les membres des comités dont la conduite avait été l'objet des critiques de Robespierre, et passèrent toute la nuit à recruter des alliés dans cette masse de représentants incolores composant ce qu'on appelait le marais, toujours prête à se donner au parti qui paraissait le plus fort, et dont le vote seul pourtant pouvait décider la victoire.
Tandis que ses ennemis se préparaient ainsi, non à la lutte, mais a l'assassinat du lendemain, Robespierre se contentait de relire son discours aux Jacobins qui l'accueillaient avec un indescriptible enthousiasme. Et ensuite, comme s'il eût été saisi par un funèbre pressentiment, et s'il faut en croire une tradition très-accréditée, il leur dit : « Frères et amis, c'est mon testament de mort que vous venez d'entendre... Jamais je ne me suis senti plus ému en vous parlant, car il me semble que je vous adresse mes adieux... Vous verrez avec quel calme je boirai la ciguë (1). » — « Je la boirai avec toi ! » s'écria alors David. Mais le lendemain, la ciguë parut amère, et l'on repoussa le calice.
Hàtons-nous de dire que ces appréhensions ne sont guère d'accord avec la réponse faite par Robespierre à son hôte Duplay, qui lui témoignait quelque inquiétude
(1) Nous devons prévenir le lecteur que ces détails ne se trouvent dans aucun document de l'époque; ils ont été transmis sur la foi de quelques témoins. Quant à la célèbre exclamation de David, c'est parce qu'elle n'a jamais été démentie, je crois, par l'illustre peintre, que nous lui avons donné place dans celte histoire.