LIVRE CINQUIÈME
au sujet de la prochaine séance de la Convention : « La masse de l'Assemblée est pure; rassure-toi, je n'ai rien à craindre. » Robespierre, en effet, devait compter sur la sagesse et l'impartialité de la majorité de la Convention ; et celle-ci ne tourna contre lui et ses amis que par un de ces retours subits et inexplicables qui dérangent toutes les prévisions humaines. Ce qu'il y a de certain, au témoignage même des thermidoriens, c'est qu'il fut, aux Jacobins, l'objet d'une bruyante ovation, et que Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois, qui assistaient à la séance, en furent honteusement chassés.
Furieux, ces derniers se rendirent au Comité de Salut public, où se trouvaient en séance presque tous leurs collègues des Comités de Salut public et de Sûreté générale. Saint-Just était présent; indifférent au bruit qui se faisait autour de lui, il achevait de rédiger son rapport. Il était alors près de minuit. Que se passa-t-il? Nous n'en savons que ce qu'ont bien voulu dire les thermidoriens qui ne se sont pas fait faute de peindre les choses sous le jour le plus favorable pour eux. A cette heure, ils devaient être assurément fort inquiets; car rien, dans la journée du 8, n'avait été de nature à leur présager leur triomphe inespéré du lendemain. En voyant Saint-Just écrire, leur crainte dut s'accroître encore, et il fut tout naturel de leur part de lui demander communication du rapport qu'il préparait. Tout cela est fort croyable jusqu'ici; voici qui l'est moins. Suivant quelques-uns des vainqueurs de thermidor, Collot-d'Herbois aurait pris Saint-Just à partie, l'aurait accusé de vouloir les faire assassiner et lui aurait dit avec un doute plein d'anxiété, ce qui est assez remarquable et prouve que les thermidoriens redoutaient encore le bon sens de la Convention : « Peut-être, nous parviendrons à vous démasquer. »
Barère se prête des paroles superbes qu'il n'a certainement pas prononcées. Sur quoi, Saint-Jusl, interdit, aurait tiré de sa poche et déposé sur la table « quelques papiers » que chacun se serait refusé a lire; chose tout a fait invraisemblable. Reprenant alors son rapport, il aurait promis de le soumettre le lendemain à ses collègues, avant d'en donner lecture à la Convention, et de le sacrifier s'ils ne l'approuvaient pas. Je cite, pour mémoire seulement, de prétendues voies de fait auxquelles Collot-d'Herbois se serait livré sur Saint-Just, et dont celui-ci, dans son rapport, n'eût pas manqué de faire un texte d'accusation contre son collègue, si, en effet, ce dernier s'en était rendu coupable.
Ce qu'il y a de probable, ce qu'il y a de vrai, suivant nous, c'est que Saint-Just, qui était de marbre, au dire de Collot-d'Herbois, et qui n'était pas d'un caractère à se laisser intimider, refusa net de communiquer à ses collègues un rapport dans lequel deux d'entre eux étaient sérieusement inculpés. Le contraire eût été certainement plus prudent, car, en lisant son discours au Comité, Saint-Just aurait calmé l'inquiétude de plusieurs membres qui se croyaient menacés; il eût apaisé ainsi bien des colères. Mais il ne voulut que prendre la Convention pour juge, et, à cinq heures du matin, il se retira afin d'aller prendre un peu de repos.
Eh bien, dans cette orageuse séance, dans cette lutte inégale d'un homme seul, n'ayant pour lui que sa bonne foi, son courage et sa conscience, contre dix de ses collègues dont la crainte doublait l'irritation, de quel côté avaient été le sang-froid, la convenance et la modération? Demandons-le aux thermidoriens eux-mêmes.
11 y a, dans une des notes faisant suite au Mémoire des anciens membres des Comités, notes auxquelles nous