LIVRE CINQUIÈME
Puis, après avoir, en quelques phrases énergiques et fières, réfuté les niaises calomnies répandues sur Robespierre, il blâmait son ami du vague qui régnait dans son discours de la veille.
« Le membre qui a parlé longtemps hier à cette tribune, ne me paraît point avoir assez nettement distingué ceux qu'il inculpait. Il n'a pas à se plaindre et ne s'est pas plaint non plus des Comités, car ces Comités me semblent toujours dignes de votre estime; et les malheurs dont j'ai tracé l'histoire sont nés de l'isolement et de l'autorité extrême de quelques membres restés seuls. »
Saint-Just lui, avec sa franchise stoïque, précisait nettement, sans pitié, son accusation. Les membres qui, suivant lui, sous le masque de désintéressement, avaient tenté de tout ramener à eux, étaient Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois. Contre deux autres membres qu'il ne nommait pas, il se contentait de diriger quelques épigrammes, comme celle, par exemple, où il reprochait a Barère de mettre trop de pompe en annonçant des victoires et des combats auxquels il n'avait pris aucune part.
« Les affaires publiques, disait-il en terminant, ne souffriront point de cet orage ; la liberté n'en sera pas alarmée, et le gouvernement reprendra son cours par votre sagesse... Les membres que j'accuse ont commis peu de fautes dans leurs fonctions... Je ne conclus pas contre ceux que j'ai nommés, je désire qu'ils se justifient et que nous devenions plus sages.
» Je propose le décret suivant : La Convention nationale décrète que les institutions qui seront incessamment présentées, présenteront les moyens que le gouvernement, sans rien perdre de son ressort révolutionnaire, ne puisse tendre à l'arbitraire, favoriser l'ambition et opprimer ou usurper la représentation nationale. »
Il n'était guère possible d'être plus convenable, plus habile, plus modéré, et de dire avec moins de fiel ce qu'on avait sur le cœur. Là, point d'attaques intempestives : point de ces critiques acerbes de nature à indisposer certains membres dont le caractère pouvait ne pas sympathiser avec celui de l'orateur, mais dont le républicanisme était pur, ardent et convaincu ; nul fanatisme : tout était pesé au poids de la raison et du bon sens, et dénotait l'admirable génie pratique de Saint Just. Ah! s'il eût été permis à la Convention d'entendre ce noble discours, tout autres, sans nul doute , auraient été les résultats de la séance. Les membres des deux Comités, étonnés de la modération de leur jeune collègue, ne se seraient pas montrés sourds à cet appel à la concorde; quelques représentants impurs, honte de l'humanité, auraient été sacrifiés; mais d'une immense réconciliation, acclamée par tout ce que la France comptait de généreux citoyens, serait sortie la certitude d'un avenir de liberté et de dignité dont l'espérance allait bientôt s'enfouir dans d'épaisses et sanglantes ténèbres. Car les thermidoriens , prévoyant l'effet des paroles de Saint- Just, résolurent d'étouffer la voix de ceux qu'ils voulaient perdre; tel était leur plan; il eut, hélas! trop de succès.
Billaud-Varennes succéda à Tallien, à ce Tallien à la