LIVRE CINQUIÈME 3a l
face de qui, deux mois auparavant, il avait craché cette flétrissante insulte : « Tallien ment avec une impudence extrême (1). » Le Bas, dont le cœur s'était soulevé d'indignation en écoutant les calomnies articulées par les deux membres précédents, demande vivement la parole; on la lui refuse , il insiste : un rappel à l'ordre et des cris sauvages lui ferment la bouche. Alors se précipitent dans l'arène Delmas, Vadier, Collot-d'Herbois, Bourdon (de l'Oise), Élie Lacoste, Charles Duval, Fréron. Tout ce que la lâcheté humaine peut enfanter déborde de toutes parts comme une écume impure. Contre cette masse de furieux, dont les gens de la plaine se firent ce jour-là les serviles exécuteurs, que pouvaient, malgré leur courage, les deux Robespierre, Saint-Just, Couthon et le Bas? En vain ils tentèrent de lutter, tentative héroïque, mais vaine! Trop nombreux étaient les assaillants. Le malheur voulut que les meilleurs républicains et les plus énergiques fussent alors en mission. Parmi ceux qui se trouvaient dans la Convention, les uns, aveuglés, approuvèrent ou restèrent muets; les autres se turent, il faut bien le dire, par peur.
AhîRomme, Duquesnoy, Goujon, Soubrany, Bourbotte, Duroy, pauvres martyrs, vous vous souviendrez de thermidor quand , victimes à votre tour de la réaction, vous tournerez contre vos nobles poitrines le poignard de Caton. Vous vous souviendrez de thermidor, vous tous que la contre-révolution emportera à Cayenne ou à Sinnamary, et qui passerez sur la terre d'exil les restes d'une vie consacrée pourtant au triomphe de la plus sainte et de la plus juste des causes. Ne sentiezvous donc pas qu'on battait en brèche la République
(1) Voyez le Moniteur du 26 prairial de l'an u,n» 266.
elle-même, quand on s'acharnait ainsi contre ses plus dévoués défenseurs?
Ce fut un tumulte indescriptible, une orgie sans frein et sans nom. Au milieu d'injures niaises et plates, se croisaient les accusations les plus contradictoires. Tandis que Billaud-Varennes reprochait à Robespierre de s'être levé comme un furieux, le jour où lui, Billaud, avait, pour la première fois, dénoncé Danton au Comité, et de s'être écrié qu'on voulait perdre les meilleurs patriotes, Garnier (de l'Aube) criait au membre ainsi inculpé : « Le sang de Danton l'étouffé! » Lui, cependant, s'usait en efforts désespérés pour obtenir la parole; mais chaque fois qu'il ouvrait la bouche, la masse compacte des conjurés entonnait son refrain sinistre : « Non, non, à bas le tyran ! »
Barère vint ensuite qui, dans un discours habilement modéré, se ménageait une porte de sortie, au cas où le vent viendrait à changer. 11 ne nommait ni Saint-Just, ni Couthon , ni Robespierre ; il est vrai qu'il prit amplement sa revanche, quand ceux-ci furent définitivement abattus. Sur la proposition des Comités, l'Assemblée décréta qu'il n'y aurait plus, dans la garde nationale, de grade supérieur à celui des chefs de légion, lesquels commanderaient en chef a tour de rôle. La Convention chargeait en même temps le maire de Paris et l'agent national 'de veiller à la sûreté de la représentation, et les rendait responsables, sur leurs têtes, des troubles qui pourraient survenir dans Paris.
Mais le but des thermidoriens n'était pas atteint. Après la lecture d'une insignifiante proclamation au peuple français, Tallien recommence l'attaque, encouragé par le rire bienveillant avec lequel l'Assemblée venait d'accueillir quelques lâches sarcasmes du vieux Vadier.