‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 33 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

aura refusé le lait et les caresses de la nature. 11 reste à l'orphelin des mains qui relèvent et qu'il baise; on lui parle quelquefois de sa mère, dont l'art a pu conserver les traits ; le bâtard , plus malheureux mille fois , se cherche dans le monde ; il demande à tout ce qu'il voit le secret de sa vie; et, comme sa jeunesse est ordinairement trempée d'amertume, le malheur le rend industrieux dans un âge plus avancé. Est-il rien de plus intéressant que ce triste inconnu? S'il est une hospitalité religieuse, c'est celle qui recueille celui que la nature lui envoie; c'est le bienfait le plus sublime qui se puisse rendre dans le monde. 11 est le moins intéressé; il est perdu pour le cœur d'une mère. »

Plus on lit ce livre, plus on y découvre, non pas les rêves d'un philanthrope, mais toutes les qualités qui constituent l'homme pratique, le moraliste profond. Le duel, les manières, l'armée de ligne, la garde nationale y sont successivement l'objet des plus judicieuses appréciations. Les chapitres consacrés à la religion sont d'une force singulière. Que de vues sages et élevées ! L'auteur, il est vrai, ne veut pas du despotisme des prêtres ; il ne veut pas qu'ils prennent part au gouvernement et que le sacerdoce devienne un moyen politique. « L'Évangile, dit-il avec raison, n'a voulu former que l'homme et ne s'est pas mêlé du citoyen, et ses vertus, que l'esclavage a rendues politiques, ne sont que des vertus privées. » Mais comme il comprend admirablement ce que doit être la religion parmi les hommes, une œuvre de moralisation avant tout ! Gomme il remercie la Révolution et l'Assemblée d'avoir, tout en respectant la piété de nos pères, asservi le prêtre aux lois du monde! « La France n'a point démoli son Église, mais en a repoli les pierres. » Gomme le génie d u christianisme apparaît à ses

yeux sous son jour véritable et civilisateur :« Les premiers Romains, les premiers Grecs, les premiers Égyptiens furent chrétiens. Ils avaient des mœurs : voilà le christianisme... Si le Christ renaissait en Espagne, il serait de nouveau crucifié par les prêtres comme un factieux, un homme subtil, qui, sous l'appât de la modestie et de la charité, méditerait la ruine de l'Évangile et de l'État. En effet, ce législateur porta le coup à l'empire romain ; le règne de la vertu, de la patience, de la pauvreté, devait abattre l'orgueil de la monarchie en rectifiant les mœurs. » Comme enfin il flétrit éloquemment le fanatisme « né de la domination des prêtres européens, » les attentats dont il a été la cause, et comme il bénit cette Révolution sous les coups de laquelle était tombée « cette terrible théocratie qui avait bu tant de sang ! » — « Ainsi, dit-il, Dieu et la vérité furent affranchis du joug de leurs prêtres. »

Saint-Just, dans la quatrième partie de son livre, traite de l'État politique. 11 reproche à J.-J. Rousseau, « tout sublime qu'il est, » d'avoir pris la liberté pour un art de l'orgueil humain, tandis qu'à ses yeux elle a son unique source dans la simplicité et dans la vertu. De bonnes lois, des mœurs et de l'activité, voilà, selon lui, les principales conditions de conservation d'un peuple et de son indépendance. Une nation lui paraîtrait sage par excellence, qui pourrait se passer de magistrats et de soldats. Il fait cependant l'éloge de la nouvelle organisation judiciaire : « Les nouveaux tribunaux de France ont brisé les plus grands ressorts de la tyrannie, en substituant aux justices irascibles des seigneurs des juridictions de paix, dont le nom seul soulage des premiers; leur compétence est bornée à la nature des intérêts du pauvre, etc. »

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