‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 34 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Mais il ne peut comprendre le droit dont est investi un tribunal de prononcer une peine capitale. « Oh ! entrailles de la nature, s'écrie-t-il, nous ne vous connaissons plus! » Oui, ce jeune homme qui, un jour, exaspéré par les défis jetés à la Révolution, par les machinations de toute sorte imaginées pour la terrasser, par les trahisons incessantes, demandera, lui aussi, les mesures les plus sévères contre les irréconciliables ennemis de la République, ce jeune homme, à l'heure où la Révolution ne rencontrait pas encore de ces résistances féroces qui la rendirent sanglante plus tard, n'admettait point les peines corporelles, et son cœur se soulevait à l'idée de la peine de mort. Écoutez, écoutez : « Quelque vénération que m'inspire l'autorité de J.-J. Rousseau, je ne te pardonne pas, ô grand homme, d'avoir justifié le droit de mort. Si le peuple ne peut communiquer le droit de souveraineté, comment communiquera-t-il les droits sur sa vie?... Remarquez que, lorsqu'un peuple emploie la force civile, on ne punit que les crimes maladroits, et la corde ne sert qu'à raffiner les fripons. Rousseau, tu t'es trompé; c'est, dis-tu, pour n'être pas victime d'un assassin que tu consens à mourir si tu le deviens; mais tu ne dois pas consentir à devenir assassin ; mais tu violes la nature et l'inviolabilité du contrat, et le doute du crime suppose déjà qu'il te sera possible de t'enhardir à le commettre. Quand le crime se multiplie, il faut d'autres lois; la contrainte ne fait que le fortifier, et comme tout le monde brave le pacte, la force elle-même est corrompue; il ne reste plus de juge intègre; le peuple qui se gouverne par la violence l'a sans doute bien mérité. Je ne vois plus en France que des gendarmes, que des tribunaux, que des sentinelles ; où sont donc les hommes libres? »

Que la peine soit terrible chez les despotes; pour lui, il la veut douce et sensible dans les gouvernements fondés sur la liberté. « Dans le despotisme, dit-il, tout est délit, sacrilège, rébellion ; l'innocence se perd embarrassée; dans l'autre, tout est salut, pitié, pardon. »

Il y a plus loin, dans un chapitre consacré aux supplices et à l'infamie, les idées les plus neuves, les plus originales et les plus vraies. Tout supplice lui paraît en contradiction avec la loi française qui déclare les fautes personnelles, car au supplice est attachée l'infamie, qui, quoi qu'on fasse, rejaillira toujours sur les enfants du supplicié. 11 imagine donc de le remplacer par l'effigie, ce qui est pousser loin, comme on voit, la douceur de la répression. Mais ce qui est horrible par-dessus tout, à ses yeux, ce sont les tourments auxquels n'est point attaché le déshonneur et qui ne sont plus alors que des cruautés juridiques et stériles pour l'opinion. « Le supplice, poursuit-il avec une éloquente émotion, est un crime politique, et le jugement qui entraîne peine de mort, un parricide des lois. Qu'est-ce, je le demande, qu'un gouvernement qui se joue de la corde et qui a perdu la pudeur de l'échafaud? Et l'on admire de semblables férocités! Combien est barbare la politesse européenne ! La roue n'est point une chose honteuse, respectez-vous donc le crime ? Le coupable meurt, et meurt inutilement dans la rage et les sueurs d'une poignante agonie; quelle indignité! Ainsi on méprise la vertu comme le vice, on dit aux hommes : Soyez traîtres, parjures, scélérats, si vous voulez, vous n'avez point à redouter l'infamie, mais craignez le glaive et dites à vos enfants de le craindre. Il faut tout dire, les lois qui régnent par le bourreau, périssent par le sang et l'infamie... La preuve que ces supplices sont indignes des

Page 1