LIVRE CINQUIÈME
mâchoire. Au milieu de cette inexprimable confusion, Couthon et Saint-Just étaient restés immobiles; ils se laissèrent prendre sans résistance par ceux qui étaient chargés de les arrêter au nom de la Convention. Saint- Just leur remit même un petit couteau dont il était porteur, aimant mieux léguer la honte de sa mort à ses lâches ennemis, que de leur éviter un nouveau crime en se frappant.
Les blessés, jetés sur des brancards, furent transportés au Comité de Sûreté générale; Saint Just, les mains liées, avait suivi à pied les corps mutilés de ses amis, fier et impassible comme s'il se fût agi d'une victoire. On connaît les derniers outrages dont fut abreuvé Robespierre, tandis qu'agonisant il gisait sur une table du Comité; on sait aussi avec quelle sérénité d'une conscience qui se sent pure, il affronta ces insultes. Ah ! quand les honnêtes gens triomphent, ils ne déshonorent pas ainsi leur victoire! Il était deux heures du matin. Saint-Just fut déposé dans la salle d'audience du Comité. Ses regards se portèrent sur le tableau des Droits de l'Homme, placé dans cette salle; alors apparut à sa pensée le souvenir de tout ce qu'il avait fait pour cette Révolution, dont il avait été l'incarnation même et qui le laissait périr aujourd'hui, et à la vue de ce tableau, qui se trouvait là comme une dérision du sort, il ne put retenir cette exclamation amère : « C'est pourtant moi qui ai fait cela. » Ce furent les seules paroles qu'il prononça.
Vers les dix heures, tous ces grands proscrits furent transférés à la Conciergerie. On dit qu'en entrant sous les voûtes de la sombre prison, Saint-Just rencontra le général Hoche, et que celui-ci, attendri, serra affectueusement la main du jeune représentant avec qui, six
mois auparavant, il avait sauvé la République sur le Rhin.
Les thermidoriens avaient hâte de boire le sang de leurs victimes. Justement le Tribunal révolutionnaire vint en aide à leur impatience. Il parut à la barre dans la matinée du 10 thermidor, félicita l'Assemblée sur la gloire dont elle s'était couverte et se déclara prêt à exécuter ses ordres. On peut voir par là comme ce Tribunal était dévoué à Robespierre et à Saint-Just. Deux de ses membres seulement, Dumas et Coffînhal, s'étaient associés à la fortune des vaincus. Quant à FOuquier-Tinville, un petit scrupule l'arrêtait : il n'y avait plus, pour mettre à mort les proscrits, qu'à constater leur identité devant deux officiers municipaux de la Commune; or, la Commune en masse ayant été enveloppée dans le décret de mise hors la loi, l'accusateur public demanda à l'Assemblée de lever la difficulté (1). Elle fut bientôt aplanie par l'entremise du Comité de Sûreté générale, qui dispensa purement et simplement le Tribunal des formalités ordinaires. Puis Thuriot fit décréter que la tête de Robespierre et les têtes de ses complices tomberaient dans la journée même. Jamais assassinat ne fut combiné et accompli avec autant de cynisme. Nous touchons au dernier acte de cette sombre tragédie, où le bouffon le dispute à l'horrible.
Après l'identité constatée devant le Tribunal révolutionnaire, l'exécution du décret de mise hors la loi fut requise par Fouquier-Tinville, et vers quatre heures, vingt-deux victimes, parmi lesquelles Saint-Just, Robespierre et son frère, Couthon, Payan, Fleuriot-Lescot et Dumas, premier holocauste offert à la réaction, furent
(I) Voyez le Moniteur du 12 thermidor, séance du 10, n° 312.