‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 335 sur 351 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

conduites sur la place de la Révolution, où, ce jour-là, avait été rétabli l'échafaud. Une foule immense d'enragés, composée d'ultra-révolutionnaires et de contre-révolutionnaires, suivit les charrettes fatales en couvrant d'imprécations les généreux patriotes qui allaient mourir. Autour des chariots funèbres dansèrent, plus joyeuses que de coutume, les furies de la guillotine ; là, vinrent parader ces gens sans aveu et sans foi, lie de l'humanité, qu'aux jours néfastes la société vomit de tous ses rangs pour aboyer après les grandes infortunes.

Saint-Just, debout, la tête découverte, contemplait d'un œil stoïque ce spectacle immonde. Pas une plainte, pas un mot de reproche ne sortit de sa bouche; il ne démentit pas an instant la dignité dont sa courte vie avait offert un si bel exemple ; la pitié et le mépris furent sa seule réponse aux stupides anathèmes dont ses amis et lui étaient l'objet.

Arrivés au lieu du supplice, les vaincus montèrent d'un pas ferme les degrés de l'échafaud ; tous moururent gravement, sans forfanterie et sans faiblesse, en hommes qui avaient la conscience de la sainteté de la cause pour laquelle ils périssaient. Ah ! quand Saint-Just livra au bourreau cette tête où rayonnait tant de génie, de jeunesse et de beauté, plus d'une larme furtive fut sans doute essuyée dans la foule; mais il fallait cacher sa douleur, car les larmes étaient criminelles et pouvaient devenir un arrêt de mort. Saint-Just avait vingt-sept ans moins un mois.

Le lendemain, la boucherie recommença. Cent et quelques victimes, immolées en trois jours, dont la plupart étaient entièrement inconnues à Robespierre et à Saint- Just, et n'avaient même pas pris part aux délibérations de la Commune ; la femme de Duplay, étranglée par

d'odieuses mégères; la veuve de le Bas, durement emprisonnée avec son enfant à la mamelle; son père, plus qu'octogénaire, jeté dans un cachot, comme complice des émigrés; tous les amis et les parents des proscrits, persécutés, traqués et embastillés, tels furent les préludes du prétendu système de modération qui allait s'établir sur les ruines de la Révolution abattue.

Tandis que le peuple voyait avec une sorte d'indifférence l'immolation de ses plus chers amis, de ceux qui lui avaient consacré tout ce que la nature leur avait départi de talent et de courage, il se passait, à quelques lieues de Paris, un fait presque inconnu jusqu'à ce jour, et que l'histoire ne doit pas dédaigner. M. Laromiguière, depuis professeur de philosophie à la faculté des lettres de Paris, membre de l'Institut, ancien membre du Tribunal, ayant appris la mort de Robespierre, alla l'annoncer à son frère aîné, qui était en ce moment à la campagne, occupé à visiter une ferme. Du plus loin qu'il aperçut son frère, il s'écria : « Robespierre a été guillotiné ! » Cette nouvelle était à peine annoncée, que la jeune fermière, qui se trouvait alors assise dans la basse-cour, ayant un petit enfant sur ses genoux, se leva d'un mouvement extrêmement rapide, comme électrique, laissa tomber dans ce mouvement son jeune enfant à terre et s'écria, en levant les yeux et les mains vers le ciel : 0 qu'os nés finit pot bounheur det paouré pople. On a tuât o quel que Caimabo tant. — Oh ! c'en est fini pour le bonheur du pauvre peuple; on a tué celui qui l'aimait tant.

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