‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 336 sur 351 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

Ainsi une pauvre fermière fut à elle seule, en ce jour, la conscience du peuple; seule, elle comprit la signification des événements qui venaient de s'accomplir. En effet, avec Robespierre et Saint-Just finit la grande période révolutionnaire, pendant laquelle la France, à deux doigts de sa perte, avait accompli, pour son salut, ces prodiges qui forceront éternellement à l'admiration tous les hommes à qui la patrie est chère. Du grandiose terrible, la République allait tomber dans le grotesque terrible; du sublime dans l'intrigue; aux passions les plus pures, les plus désintéressées et les plus élevées allaient succéder les passions jalouses, étroites, personnelles et meurtrières de la réaction, et l'ère des vengeances particulières allait remplacer l'ère des vengeances nationales.

Saint-Just, Robespierre et son frère, Couthon et le Ras avaient été les continuateurs de ces bourgeois du xive siècle et de 89 qui ne séparaient point la bourgeoisie du peuple, et qui voulaient entre elle et lui cette alliance intime, si logique entre hommes dont le sang et les intérêts sont les mêmes et que l'ancien régime avait confondus dans un égal mépris.

Les thermidoriens, ultra-révolutionnaires ou réactionnaires, excepté deux ou trois peut-être, représentèrent la bourgeoisie dans ce qu'elle a de passions viles, égoïstes et mesquines. Du peuple, il n'en sera plus question, si ce n'est pour lui reprendre, une à une, les conquêtes de 91 et de 93 et pour le décimer quand il s'avisera de réclamer la Constitution votée par ses représentants et sanctionnée par lui. Alors, pour courir sus à tous les citoyens suspects d'être attachés aux grands principes professés par les Robespierre et les Saint-Just, vont s'organiser ces compagnons de Jéhu et du Soleil, ramassis

d'assassins et de voleurs salariés par la réaction et trafiquant avec elle.

Alors allait commencer cet épouvantable système d'agiotage dont le résultat devait être l'entier discrédit des assignats qui étaient encore au pair au 9 thermidor ; alors bourgeois et ci-devant allaient se ruer à la curée des biens nationaux, sans plus se soucier de l'intérêt général et de la République que si la France n'avait jamais existé. Et lorsque chacun se sera bien gorgé et repu, on cherchera à mettre à l'abri le produit des rapines ou des bonnes affaires et l'on applaudira à outrance, de la voix et du geste, quand un général, jadis protégé par Robespierre jeune, couvrira du manteau d'un despotisme constellé de gloire, tant de honte et d'ignominie.

Voilà quelles furent les conséquences de la mort de Saint-Just et de ses amis.

Avant de fermer le livre auquel depuis quinze mois nous avons consacré tant de veilles et tant d'efforts, arrêtons-nous un moment encore sur la grande figure de l'homme qui eût été assez puissant pour prévenir ce débordement d'impuretés, et qui, une fois la République fondée, n'eût demandé qu'à s'ensevelir dans le calme et dans l'oubli d'une laborieuse retraite.

Né dans une condition modeste, sorti d'une de ces familles où les mœurs sont austères, presque patriarcales, et où le sang bouillonne de sève, Saint-Just avait eu de bonne heure la conscience de sa force et de son génie. « Je me sens de quoi surnager dans le siècle, » avait-il écrit, à l'aurore de la Révolution, dans une lettre confidentielle. Dès qu'il fut en âge de comprendre cet exécrable ancien régime, dont il devait être un des plus fougueux adversaires, son cœur frémit, son bon sens

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