‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 35 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

hommes, c'est qu'il est impossible de concevoir les bourreaux... Je ne vois que des constitutions pétries d'or, d'orgueil et de sang, et je ne vois nulle part la douce humanité, l'équitable modération qui devraient être la base du traité social... Malheur au gouvernement qui ne peut se passer de l'idée des tortures et de l'infamie!... Bienheureuse mille fois la contrée où la peine serait le pardon!... L'arbre du crime est dur, la racine en est tendre ; rendez les hommes meilleurs qu'ils ne sont, et ne les étranglez pas. » Que le lecteur rassemble ses souvenirs, et qu'il se demande s'il a souvent entendu de telles paroles.

La liberté de la presse est célébrée par l'auteur en termes magnifiques; c'est la sauvegarde de l'indépendance nationale et la terreur de l'oppression. Aussi écrit-il : « L'impression ne se tait point, elle est une voix impassible, éternelle, qui démasque l'ambitieux, le dépouille de son artifice et le livre aux méditations de tous les hommes ; c'est un œil ardent qui voit tous les crimes et les punit sans retour; elle est une arme à la vérité comme à l'imposture. 11 en est de l'imprimerie comme du duel, les lois qu'on porterait contre elle seraient mauvaises, elles prendraient le mal loin de sa source. »

En quelques paroles, il peint admirablement les principaux écrivains et orateurs de l'époque : « On ne peut s'empêcher d'admirer l'intrépidité de Loustalot qui n'est plus et dont la plume vigoureuse fit la guerre à l'ambition. » De Marat, il dit : « Il eut une âme pleine de sens, mais trop inquiète. » De Camille Desmoulins : « Quelle que soit l'ardeur et la passion de son style, il ne put être redouté que par des gens qui méritaient qu'on informât contre eux. » Après un pompeux éloge des Lameth, des Mirabeau, des Robespierre, il termine ainsi ce cha-

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pitre : « Ces écrivains et ces orateurs établirent une censure qui fut le despotisme de la raison et presque toujours de la vérité : les murs parlaient ; les intrigues devenaient bientôt publiques; les vertus étaient interrogées ; les cœurs fondus au creuset. »

Je suis obligé de rappeler, seulement pour mémoire, les choses excellentes qu'il dit sur les administrations, sur les ministères, sur l'impôt, qu'il appelle le gouvernail du vaisseau public, sur l'aliénation des domaines, sur les rentes viagères, sur le commerce et sur l'agriculture, à laquelle manquent les bras : « Laissez au paysan ses enfants, dont vous faisiez de mauvais soldats, laissezlui les bons habitants des campagnes masqués en valets; qu'il puisse s'enrichir par lui-même; sa vertu engraissera bientôt ses sillons, et vous ne verrez plus de pauvres. L'agriculture, devenue une source d'abondance, sera honorée comme elle mérite de l'être... »

A propos des assignats, il écrit, avec quelle vérité! « Établissez chez un peuple la vertu politique, faites en sorte que cette nation se fie à ses lois parce qu'elle sera sûre de sa liberté, mettez partout une morale à la place des préjugés habituels, et faites ensuite des monnaies de cuir ou de papier, elles seront plus solides que l'or, »

Dans la cinquième et dernière partie, où il est question du droit des gens, que de fortes maximes dignes de se fixer dans la mémoire des hommes ! « Où il n'est point de lois, il n'est point de patrie... Un peuple qui aime les conquêtes n'aime que sa gloire et finit par mépriser ses lois. Tl est beau de ne prendre les armes que pour défendre sa liberté; celui qui attaque celle de ses voisins fait peu de cas de la sienne... Pour qu'un peuple aime longtemps sa patrie, il faut qu'il ne soit pas ambitieux ;

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