‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 36 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

pour qu'il conserve sa liberté, il est nécessaire que le droit des gens ne soit pas à la disposition du prince. Dans la tyrannie, un seul homme est la liberté, un seul homme est la patrie, c'est le monarque... Il n'y avait plus de patrie à Rome, tout était César. Quand je pense où devaient aboutir la discipline et la frugalité de tant de héros ; quand je pense que ce fut le sort dps plus belles constitutions , et que la liberté perdit toujours ses principes pour conquérir, que Rome mourut après Caton, que l'excès de sa puissance produisit des monstres plus détestables et plus superbes que les Tarquins, la douleur déchire mon âme et arrête ma plume. »

Saint-Just, comme nous l'avons dit, acceptait parfaitement, malgré les quelques taches signalées par lui dans la Constitution de 1791, la monarchie telle qu'elle était sortie des mains de cette grande Assemblée constituante. Cependant, çà et là , que d'aspirations républicaines! « La souveraineté des nations est aussi imprescriptible que celle de l'Être suprême, quoiqu'on l'ait usurpée. » A propos du club des Jacobins : « Les amis de la patrie formèrent des sociétés où régnait le plus habile. Celle des Jacobins fut la plus fameuse. Elle était remplie de quatre hommes vraiment grands, et dont nous parlerons un jour; rien n'est mûr aujourd'hui. » Et plus loin, en parlant de la fédération : « Si le triste honneur de la monarchie doit périr en France, on devra beaucoup l'égalité aux assemblées fédératives... Toute prétention des droits de la nature qui offense la liberté est un mal ; tout usage de la liberté qui offense la nature est un vertige... Un corps social a manqué ses proportions quand les pouvoirs ne sont pas suffisamment distraits l'un de l'autre; que le peuple trop éloigné de sa souveraineté est trop près du gouvernement ou trop sou-

rais, en sorte qu'il ressente plutôt l'obéissance que la vertu ou la fidélité... »

Il y a, dans la cinquième partie, des idées tout à fait neuves et curieuses sur les rapports entre nations. L'auteur espère le jour où les peuples ne seront plus rivaux et formeront une immense famille humaine ; en attendant, il trace, d'après le bon sens et l'économie, les règles sur lesquelles doivent être établies leurs relations.

En terminant ce rapide aperçu sur la nouvelle société française, il recommande qu'on n'oublie pas les hommes généreux qui ont été l'honneur du monde. « La piété publique, dit-il, doit aux grands hommes qui ne sont plus, quelle que soit leur patrie, des monuments qui les éternisent et entretiennent dans le monde la passion des grandes choses. »Puis, en jetant les yeux sur les innombrables statues de rois et d'empereurs répandues en Europe, il ne voit que trois monuments dignes de la majesté humaine, ceux de Pierre le Grand , de Frédéric et de Henri IV, et se demande avec amertume où sont les statues des d'Assas, des Montaigne, des Pope, des Rousseau, des Duguesclin et de tant d'autres. « Dans leurs livres, ajoute-t-il, et dans le cœur de cinq ou six hommes par génération. »

Ëtonnez-vous donc encore de l'influence considérable d'un homme qui écrivait : « La vie active durcit les mœurs, qui ne sont altières que quand elles sont molles. Les hommes qui travaillent se respectent...

» La justice sera simple , quand les lois civiles, dégagées des subtilités féodales, bénéficiaires et coutumières, ne rappelleront plus que la bonne foi parmi les hommes ; quand l'esprit public, tourné vers la raison, laissera les tribunaux déserts... »

Ce vigoureux coup d'essai d'un écrivain de vingt-trois

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