‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 41 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

peut-être celte nuit, je le déplore, je voudrais être assez puissant pour modérer les convulsions d'une société qui se débat entre la liberté et la mort, mais que suis-je ? Et puis, après tout, ceux qu'on immolera cette nuit ne sont pas les amis de nos idées. Adieu. Et il s'endormit (1). »

Si M. de Lamartine avait réfléchi qu'on était alors au moment des élections, et qu'un candidat à la dépulation devait être nécessairement sur les lieux où se débattait son sort ; s'il s'était rappelé surtout en quels termes Saint-Just, dans son rapport fait au nom du Comité de Salut public, dans la séance du 9 juillet .1793, a reproché aux Girondins de ne pas s'être interposés entre les assassins et les victimes de septembre, alors qu'ils étaient au pouvoir, il n'aurait pas raconté cette anecdote erronée et se serait bien gardé de faire jouer ce rôle à Saint-Just, qui, à la date du 9 septembre, se trouvait encore à Soissons. Mais cette erreur, très-involontaire sans doute, n'entache en rien la mémoire de Saint-Just; dans tous les cas, ce n'était pas à M. Edouard Fleury à la reprocher à M. de Lamartine, en termes d'où l'urbanité est exclue et où le mot « mensonge » est prononcé.

Saint-Just, avant de quitter Soissons, voulut présider en personne au recrutement des volontaires qui allaient courir aux frontières défendre le pays entamé par l'étranger. On sait avec quel enthousiasme se firent ces enrôlements de 1792. Ce fut au point que, dans beaucoup de localités, il y eut nécessité de mettre un frein à l'ardeur du peuple, qui répondait avec un si noble empressement à ce cri sinistre : « La patrie est en danger! » Ah ! c'était un beau spectacle! Et, certes, toutes les cours de l'Europe durent tressaillir en voyant avec quel fier

(1) Lamartine : Histoire des Girondins, l. III, p. 533.

héroïsme la France se disposait à braver leur coalition.

Sur l'autel de la patrie., dressé soit dans l'église, soit sur la place publique de chaque commune, des citoyens de tout âge, de toutes conditions, désertant les champs ou les ateliers, jetant leurs plumes, leurs pinceaux, leurs robes, ou s'arrachant aux loisirs d'une vie dorée, ouvriers, artistes, hommes de lettres, avocats, commerçants, venaient en foule inscrire leurs noms sur le registre des enrôlements. Les femmes, ces douces natures, furent à la hauteur de la situation; les mères, les sœurs, les fiancées, surmontant leur douleur, encourageaient au départ le fils, le frère ou l'amant qu'elles ne devaient plus revoir. Hélas ! il en revint si peu de ces braves gens qui furent le rempart et le salut de la France républicaine! Mais leur mort n'a pas été stérile; sur tous les points du sol ennemi où ils sont tombés, ils ont laissé, comme un germe fécond pour l'avenir, l'empreinte éternelle de leurs idées et de leurs principes.

Soissons fournit, pour sa part, un chiffre respectable d'enrôlements, et ce dut être pour Saint-Just un jour à jamais sacré que celui où, du sein de la vieille cathédrale, il électrisa par sa parole le cœur de tous ces volontaires qui allaient devenir des héros, et qui, comme lui, quittaient, pour toujours peut-être, le pays où avait grandi leur enfance et où dormaient leurs aïeux. Quant à Saint-Just, ils devaient le revoir, l'année suivante, aux armées.

Page 1