LIVRE PREMIER
un épouvantail. C'est le cas de répéter le mot du Gaulois : Malheur aux vaincus! Réussissez, vous êtes un dieu ; succombez, vous êtes un monstre.
Dans le cours de cette histoire, au fur et à mesure des événements, nous réfuterons sévèrement et nous flétrirons de toute notre indignation d'honnête homme les calomnies éditées, plus ou moins récemment, sur le compte de Saint-Just. Chacun peut blâmer ses actes ou ses paroles, personne n'a le droit de travestir sa conduite par des imputations sciemment erronées.
Ce que nous pouvons dire de ses premières études, c'est qu'elles furent sérieuses et solides. Écolier laborieux, quoique impatient de ce joug du collège, il fut un élève remarquable, et, comme il le prouva plus tard, il acquit très-jeune une forte somme de connaissances sur toutes les matières. Platon, Montesquieu et Rousseau étaient ses auteurs favoris, et le souvenir de ses lectures est resté profondément gravé dans ses écrits et dans ses discours. Il devança la Révolution par ses idées ; il avait l'instinct de la liberté, et les odieuses inégalités sociales qui désolaient la France le blessaient justement, comme tous les hommes qui avaient en eux la conscience de la dignité humaine. Initié de bonne heure à toutes les questions politiques, économiques et sociales, possédant un esprit apte aux plus hautes conceptions, haïssant le despotisne et la noblesse dans ce qu'ils avaient d'avilissant et d'intolérable pour le reste de la nation, doué d'un coup d'œil sûr et prompt, d'une énergie et d'une volonté inflexibles, d'une rare intrépidité, il était prêt quand la Révolution éclata.
En sortant du collège de Soissons, il fut envoyé à Reims pour y étudier le droit; mais il n'acheva pas ses études et revint bientôt dans son village, où il se livra
tout entier à la littérature, vers laquelle l'entraînait une irrésistible vocation. C'est à cette époque qu'il composa son poëme à'Organt, œuvre d'écolier, sans importance, mais à laquelle des écrivains haineux ont essayé de donner des proportions démesurées.
Cet ouvrage parut à la fin de 1789, sans nom d'auteur, et produisit quelque sensation, s'il faut en croire Barère (1). Il fut annoncé en ces termes par Camille Desmoulins, dans son n° 6 des Révolutions de France et de Brabant : « Organt, poëme en vingt chants, avec cette épigraphe : « Vous, jeune homme, au bon sens avez-vous dit adieu?... » Dans tous les cas, il était parfaitement oublié quand il reparut trois ans après, sous ce nouveau titre : « Mes passe-temps ou le nouvel Organt, par un député à la Convention nationale. » Cette sorte de résurrection eut lieu sans la participation de Saint-Just; elle fut l'œuvre de quelque spéculation anonyme, qui accapara toute l'édition restée enfouie dans le magasin du libraire, espérant sans doute vendre, à l'aide d'un titre plus piquant, un grand nombre d'exemplaires de ce poëme et réaliser de gros bénéfices. En comparant l'exemplaire que je possède, et qui porte le millésime de 1789, à celui de la Bibliothèque impériale, dont le millésime est de 1792, j'ai pu me convaincre qu'il n'y a eu qu'une édition de ce livre, celle de 1789; le titre seul fut changé en 1792, mais l'ouvrage ne fut pas réimprimé, comme on semble le croire généralement.
Au reste, Saint-Just ne se préoccupa jamais beaucoup de son poëme; il n'en est question dans aucune de ses lettres de famille, et MM. Edouard Fleury et Cuvillier- Fleury, en écrivant que Camille Desmoulins paya de sa
(1) Voyez les Mémoires de Barère, t. IV, p. 406.