‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 6 sur 351 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

vie le crime d'avoir remarqué ironiquement que le Petit Almanach des Grands Hommes, publié par Rivarol, ne fait même pas mention du livre de Saint-Just, ont avancé une odieuse calomnie. Nous dirons plus tard quelle part Saint-Just prit à la condamnation de l'auteur du Vieux Cordelier, et nous prouverons tout à l'heure que, bien avant la publication de la brochure où se trouve l'épigramme de Camille Desmoulins contre Saint-Just, celui-ci professait une sorte de mépris pour cet enfant terrible de la Révolution, qui porta de si rudes coups à la République, en cherchant à couvrir de ridicule ses plus purs et ses plus ardents défenseurs.

M. Éd. Fleury a minutieusement disséqué ce poëme iïOrgant et a cité avec soin tous les passages qui lui ont paru de nature à donner quelque poids aux puériles accusations qu'il a portées contre Saint-Just. Nous ne le suivrons pas dans sa laborieuse analyse ; il serait cependant bien facile de le réfuter victorieusement dans les inductions qu'il en a tirées, mais nous craindrions de fatiguer le lecteur par une dissertation inutile; ce n'est pas, d'ailleurs, dans cette œuvre d'écolier que nous devons chercher Saint-Just. VOrgant, inspiré peut-être par le souvenir de la Pucelle, est surtout une œuvre satirique; mais, à part quatre ou cinq passages d'une violente crudité, ce n'est pas un ouvrage libertin. Pourquoi donc crier si vite au scandale ? Qui donc songe à incriminer Montesquieu pour avoir écrit les Lettres Persanes ou le Temple de Gnide? Et si nous remontons plus haut, si nous fouillons dans les ouvrages de poètes chéris et souvent lus par vous, M. Cuvillier-Fleury, ne trouverons-nous pas dans Horace, dans Tibulle, et même dans Virgile, quelques petits passages dont la pudeur s'effaroucherait à bon droit? Ces grands poètes, il est vrai,

n'ont guère songé à ressusciter la pauvre république romaine couchée dans son cercueil, et tout leur souci était de s'attirer la bienveillance d'Auguste. Mais de quelle manière se traduirait donc votre dégoût, si, dans la maturité de l'âge, quand les débauches de l'esprit ne sont plus pardonnables, Saint-Just avait, par aventure, composé quelques-unes de ces chansons obscènes que chantent, après boire, les femmes de bonne volonté, et dont notre littérature est redevable à la verve égrillarde d'un académicien qui fut de vos amis ? Avouez que YOrgant est bien pâle auprès de ces œuvres de haut goût.

Saint-Just a fait précéder son poëme d'une préface qui n'a qu'une ligne : « J'ai vingt ans; j'ai mal fait, je pourrai faire mieux. » Vous croyez peut-être, lecteur, dans votre candide simplicité, que cette courte phrase est une phrase bien modeste ; vous y voyez, comme moi, peutêtre, un acte de contrition de l'auteur, qui vous prie d'excuser ses fautes et vous témoigne l'espérance de mieux faire un jour ? Hélas ! vous et moi nous nous trompons étrangement. « Cette préface, s'écrie avec une emphase comique M. Ed. Fleury, est orgueilleuse à stupéfier l'orgueil! » Voilà, il faut l'avouer, une singulière appréciation. Oh ! soyez sérieux, serais-je tenté de dire à M. Fleury ; ne voyez-vous pas que vous lancez là le telum imbelle sine ictu? Voilà pourtant de quelle force sont les traits décochés contre Saint-Just par ce véridique biographe ; mais ce qui n'est ici qu'une naïveté pardonnable prendra bientôt les proportions des plus sanglantes calomnies ; c'est surtout pour répondre à ces dernières que nous avons pris la plume; nous accomplirons notre tâche avec dignité, mais sans ménagements et sans faiblesse.

CHAPITHE II

Examen rapide de YOrgant. — Citations ; allusions satiriques. — État de lu société française à l'époque où YOrgant fut publié. — Marie-Antoinette. — Rambouillet et Trianon. — Affaire du Collier. — Impression sur la province. — Un mot de Saint-Justau club dos Jacobins.

Dans l'étrange poëme ftOrgant, au milieu de descriptions fastidieuses, d'allégories à la façon de l'Arioste, de fades lieux communs et de passages obscurs, il y a çà et là des éclairs; de temps en temps on sent tressaillir l'àme d'un poëte qui débute, mais qui, en des jours plus calmes et sous un ciel moins orageux, eût pu devenir un grand poëte.

Quelques citations, prises au hasard, donneront une idée de la manière de l'auteur. Le fond du poëme est la guerre de Gharlemagne contre les Saxons, commandés par Vitikin :

Ai HIST01KE DE SAINT-JUST

11 prit envie, un jour, à Charlemagne De baptiser les Saxons mécréants.

Intervention des saints et du diable, moines débauchés, soldats pillards, miracles, vierges éperdues, forêts mystérieuses, enlèvements, combats singuliers, rien n'y manque.

Sornit, amant d'Adeline et chevauchant avec elle, rencontre un guerrier tout bardé de fer et lui crie :

Arrêtez, Chevalier preux, si n'êtes pour la France.

— Je suis pour moi, dit l'autre avec fierté, Et sur-le-champ remets à ma puissance Ce palefroi, cette jeune beauté,

Si n'aimes mieux mourir pour leur défense.

— Vain chevalier, la perdrai, s'il le faut, Dit le Picard, mais périrai plutôt.

Et tout à coup leurs yeux bleus s'arrondissent Et l'un sur l'autre ils fondent tous les deux.

Plein de fureur, l'un et l'autre guerrier En cent détours et de taille et de pointe Multipliaient le volatil acier.

Partout la force à l'adresse était jointe. Tantôt le fer étendu mollement Du fer rival suivait le mouvement, Puis tout à coup leur fougue redoublée D'un bras soudain allongé, raccourci, Cherche passage au sein de l'ennemi Et fait frémir la forêt ébranlée.

Sornit, plus brave qu'heureux, succombe dans la lutte,

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