‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 54 sur 351 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

« 11 est dans la nature des choses, poursuit-il, que nos affaires économiques se brouillent de plus en plus, jusqu'à ce que la République, établie, embrasse tous les rapports, tous les intérêts, tous les droits, tous les devoirs, et donne une allure commune à toutes les parties de l'État.

» Un peuple qui n'est pas heureux n'a point de patrie; il n'aime rien; et si vous voulez fonder une république, vous devez vous occuper de tirer le peuple d'un état d'incertitude et de misère qui le corrompt. Vous voulez une république, faites en sorte que le peuple ait le courage d'être vertueux. On n'a point de vertus politiques sans orgueil; on n'a point d'orgueil dans la détresse. En vain demandez-vous de l'ordre; c'est à vous de le produire par le génie de bonnes lois.

» On reproche souvent à quelques hommes de trop parler de morale; c'est que l'on ne voit pas que la morale doit être la théorie des lois, avant d'être celle de la vie civile. La morale qui gît en préceptes isole tout; mais fondue, pour ainsi dire, dans les lois, elle incline tout vers la sagesse, en n'établissant que des rapports de justice entre les citoyens. »

Grand partisan de la liberté du commerce, qui est, selon lui, la mère de l'abondance, il cherche ensuite d'où peuvent venir les entraves mises à cette liberté. Il pense que l'émission déréglée du signe représentatif de la valeur a jeté la perturbation dans le commerce des grains ; il y voit un abus qui peut devenir funeste, en dépréciant les assignats. Hélas! il n'était que trop prophète ! Mais ce ne fut qu'après la catastrophe de thermidor que les assignats tombèrent à un taux dérisoire.

L'abolition du luxe, la rareté des métaux qui manquent

à l'industrie, la diminution du commerce, nos ressources épuisées, lui paraissent d'effrayants symptômes. « Lorsque je me promène au milieu de cette grande ville, ajoute-t-il, je gémis sur les maux qui l'attendent, et qui attendent toutes les villes, si nous ne prévenons la ruine totale de nos finances. Notre liberté aura passé comme un orage, et son triomphe comme un coup de tonnerre. »

Si les subsistances ont disparu en raison de l'accroissement de notre liberté, « fille de la misère, » c'est, pense-t-il, parce que les principes du gouvernement ont été trop négligés. Il faut de bonnes lois pour prévenir le retour de la servitude qui reviendrait à la suite de l'ambition, de l'erreur et de la famine.

« La cherté des subsistances et de toutes choses, continue-t-il, vient de la disproportion du signe; les papiers de confiance augmentent encore cette disproportion ; car les fonds d'amortissement sont en circulation. L'abîme se creuse tous les jours par les nécessités de la guerre. Les manufactures ne font rien; on n'achète point; le commerce ne roule guère que sur les soldats. Je ne vois plus, dans le commerce, que notre imprudence et notre sang. Tout se change en monnaie. Les produits de la terre sont accaparés ou cachés. Enfin, si vous ne prenez des mesures grandes et décisives, qui peuvent encore vous sauver, et je me permettrai de vous en indiquer quelques-unes, bientôt on ne verra plus dans l'État que de la misère et du papier. Je ne sais pas de quoi vivent tant de marchands; on ne peut pas s'en imposer là-dessus; ils ne peuvent plus subsister longtemps, si vous ne réformez notre législation financière. Une trop grande abondance de signes numériques détruirait tout équilibre, toute économie politique. Il n'est pas possible que

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