LIVRE DEUXIEME
l'on reste longtemps dans cette situation. 11 faut lever le voile. Personne ne s'en plaint; mais que de familles pleurent solitairement! »
Les salaires avaient été augmentés en proportion du prix des denrées. — Augmentation dérisoire! l'ouvrage manquait. Saint-Just touche du doigt la plaie. Il dépeint cette multitude qui vivait jadis des superfluités du riche, et qui doit périr, entraînant le commerce avec elle, si l'équilibre n'est pas rétabli. Alors il cherche les moyens de sauver cette société qui , dévorée d'une activité fiévreuse, ne peut vivre, à la façon des Scythes ou des Indiens, dans la paresse et la fainéantise. Puis, faisant allusion à l'Angleterre, à laquelle la guerre n'était pas encore déclarée, il montre cette nation nous combattant avec son or, et attendant, « d'un cœur avide, » la ruine prochaine de notre commerce, pour se partager nos dépouilles.
Il se trompe peut-être en anathématisant trop rigoureusement l'assignat qu'il accusait d'être, en partie, la cause des périls de la situation, et qui cependant, il ne faut pas l'oublier, a été le salut de nos finances.
« La disproportion du signe, dit-il, tend, au contraire,
à détruire notre commerce et l'économie Autrefois, le
signe était moins abondant ; il y en avait toujours une partie de thésaurisée, ce qui baissait encore le prix des choses. Dans un nombre d'années donné, l'on voyait, au milieu de la même abondance, varier le prix des denrées ; c'est que, dans ce temps donné, par certaines vicissitudes, le signe thésaurisé sortait des retraites et rentrait en circulation, en plus ou moins grande quantité. Aujourd'hui l'on ne thésaurise plus. Nous n'avons point d'or, et il en
faut dans un État; autrement, on amasse ou l'on retient les denrées, et le signe perd de plus en plus. La disette des grains ne vient point d'autre chose. Le laboureur, qui ne veut point mettre de papier dans son trésor, vend à regret ses grains. Dans tout autre commerce, il faut vendre pour vivre de ses prolits. Le laboureur, au contraire, n'achète rien ; ses besoins ne sont point dans le commerce. Cette classe était accoutumée à thésauriser tous les ans, en espèces, une partie du produit de la terre; aujourd'hui, elle préfère de conserver ses grains à amasser du papier. 11 résulte de là que le signe de l'État ne peut point se mesurer avec la partie la plus considérable des produits de la terre qui sont cachés, parce que le laboureur n'en a pas besoin, et ne met guère dans le commerce que la portion des produits nécessaire pour acquitter ses fermages. »
Après avoir amèrement déploré l'égoïsme général, et flétri éloquemment tous les vices qu'il fallait vaincre pour faire triompher l'état républicain à l'intérieur, il ajoute :
« Ceux qui nous proposent une liberté indéfinie de commerce, nous disent une très-grande vérité, en thèse générale; mais il s'agit des maux d'une révolution, il s'agit de faire une république d'un peuple épars, avec les débris, les vices de sa monarchie; il s'agit d'établir la confiance; il s'agit d'instruire à la vertu les hommes durs qui ne vivent que pour eux. Ce qu'il y a d'étonnant dans cette révolution, c'est qu'on a fait une république avec des vices ; consolidez-la sur les vertus, si vous voulez qu'elle puisse subsister longtemps ; la chose n'est pas impossible. Un peuple est conduit facilement aux idées