LIVRE DEUXIÈME
eux-mêmes, comme le ministre en manque contre elle. La régie est sans compétence effective sur le nombre et le complet des corps. La moitié des rations est pillée, les camps sont des foires où la patrie est à l'encan. Rien n'est contesté, et beaucoup de fripons traitent de confiance les uns avec les autres. Vous devez croire, et la triste expérience se renouvelle tous les jours, vous devez croire que le désordre, par les mêmes principes, doit régner dans toutes les parties. Si le courage des soldats pouvait dépendre du malheur et de l'anarchie présente, la liberté ni la république ne verraient pas le printemps prochain. Les ministres et vous ne savez où porter la main; le fragile édifice du gouvernement provisoire tremble sous vos pas; l'ordre présent est le désordre mis en lois. Ce n'est point par des plaintes ni par des clameurs qu'on sauve sa patrie ; c'est par la sagesse. Que quelques-uns accusent tant qu'il leur plaira vos ministres, moi, j'accuse ceux-là mêmes. Vous voulez que l'ordre résulte du chaos, vous voulez l'impossible. Siéyès m'a paru tourner toute son attention sur des périls si pressants. »
En conséquence, il appuie les moyens présentés par Siéyès pour mettre l'économie, la responsabilité et la surveillance dans la manutention. Mais le décret proposé sur l'organisation du ministère de la guerre n'obtient pas, au même degré, l'approbation de Saint Just. La trop grande puissance attribuée au ministre et au conseil, dont il serait membre, lui fait peur. « Il serait possible, pense-t-il, que le conseil, renfermant dans luimême tous les éléments de la force et de la corruption, créât par l'abus du pouvoir cette nécessité qui ramène un grand peuple à la monarchie. »
Il veut la division des pouvoirs et un arrangement tel
que le ministre ne soit point nul ou tout-puissant. Prévoyant le danger d'un gouvernement qui aurait la direction de toutes les affaires militaires, il ne croit pas que l'administration de la guerre doive faire partie du pouvoir exécutif, et développe cette opinion en ces termes :
« Le gouvernement civil, dans un État comme le nôtre, devra nécessairement avoir une certaine rectitude. Peutêtre, sous certains rapports, les deux pouvoirs auront-ils Besoin d'être balancés l'un par l'autre, car, sans le balancement des pouvoirs, la liberté serait peut-être en péril, n'étant constituée que sur une base mobile et inconstante, si les législateurs, en certains cas, étaient sans frein. Je voudrais qu'il me fût permis de sortir de cette question fondamentale, sans sortir absolument de mon sujet; j'y reviendrai ailleurs; je dirai seulement que lorsque, dans une grande république, la puissance qui fait les lois doit être, en certains cas, balancée par celle qui les exécute, il est dangereux que celle-ci ne devienne terrible et n'avilisse la première ; puissance législatrice, celle-ci n'a que l'empire de la raison; et, dans un vaste État, le grand nombre des emplois militaires, l'appât ou les prestiges des opérations guerrières, les calculs de l'ambition, tout fortifie la puissance exécutrice. Si l'on remarque bien la principale cause de l'esclavage dans le monde, c'est que le gouvernement, chez tous les peuples, manie les armes. Je veux donc que la puissance nommée exécutrice ne gouverne que les citoyens.
» La direction du pouvoir militaire (je ne dis pas l'exécution militaire) est inaliénable de la puissance législative ou du souverain; il est la garantie du peuple contre le magistrat. Alors la patrie est le centre de l'hon-