‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 62 sur 351 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

neur. Comme on ne peut plus rien obtenir de la faveur et des bassesses qui corrompent le magistrat, il se décide à parvenir aux emplois par le mérite et l'honnête célébrité. Vous devenez la puissance suprême, et vous liez à vous et au peuple les généraux et les armées. »

Il craint trop que le magistrat, chargé de l'exécution des lois, n'abuse contre le peuple d'une force instituée seulement contre les ennemis extérieurs.

« Le peuple, poursuit-il, n'a pas d'intérêt à faire la guerre. La puissance exécutrice trouve dans la guerre l'accroissement de son crédit, elle lui fournit mille moyens d'usurper. C'est pourquoi mon dessein serait de vous proposer que le ministère militaire, détaché de la puissance exécutrice, ne dépendît que de vous seuls, et vous fût immédiatement soumis. Si vous voulez que votre institution soit durable chez un peuple qui n'a plus d'ordres, vous ferez que le magistrat ne devienne pas un ordre et une sorte de patriciat, en dirigeant les armes par sa volonté ; car la guerre n'a point de frein ni de règle présente dans les lois ; ses vicissitudes rendent tous ses actes des actes de volonté. Il est donc nécessaire qu'il n'y ait dans l'État qu'une seule volonté, et que celle qui fait les lois commande les opérations de la guerre. Le magistrat doit être entièrement livré au maintien de l'ordre civil. »

La Convention, suivant lui, doit donc se réserver l'omnipotence sur les opérations générales de la guerre, afin de mettre le peuple à l'abri des abus d'un pouvoir militaire; tous les anneaux delà chaîne militaire doivent aboutir à elle, de telle sorte qu'il soit impossible aux

généraux d'intriguer dans le conseil, et au conseil de rien usurper.

Ces idées, comme on le voit, sont toutes empreintes de la plus rigoureuse sagesse et semblent, en vérité, venir d'un homme vieilli dans la plus profonde expérience des hommes et des choses. Sont-elles inapplicables dans la pratique? Il serait absurde de le soutenir, puisque les moyens proposés par Saint-Just ont été, en grande partie, ceux qui ont servi à faire triompher les armes de la République.

Envisageant ensuite la question sous le rapport financier, il termine ainsi :

« On est convaincu des désordres qu'entraîne l'émission déréglée des signes. Mais est-il possible que ceux qui savent prévoir le résultat de cette affreuse disproportion du signe aux choses, n'imaginent aucun moyen d'y remédier? On a beau parler d'hypothèque sur les fonds des émigrés et les forêts, ces fonds ne sont point des choses de consommation contre lesquelles le signe se mesure. Cambon vous disait, le 10 janvier, en vous annonçant la nécessité d'une nouvelle création d'assignats, qu'aucun emprunt ni qu'aucune imposition ne pouvaient faire face à la dépense de 200 millions par mois. Cambon avait cependant senti la nécessité que la quantité actuelle du signe fluctuât sur elle-même ; mais il paraissait ne trouver de remède, pour faire face à des besoins considérables et sans cesse renaissants, que dans les fabrications nouvelles; moyen rapide, à la vérité, mais qui nous fait placer la liberté à fonds perdu, et nous fait ressembler a ces sauvages dont parle Montesquieu, qui abattent l'arbre pour cueillir ses fruits.

» Je veux vous présenter, si vous le permettez, dans

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