LIVRE DEUXIEME
un autre moment, quelques moyens de rétablir l'ordre dans les finances.
» Du reste, j'envisage avec sang-froid notre situation présente : nous avons de grandes ressources, il s'agit de les employer; mais pour cela il faut que tout le monde oublie son intérêt et son orgueil. Le bonheur et l'intérêt particuliers sont une violence à l'ordre social quand ils ne sont point une portion du bonheur public : oubliezvous vous-mêmes. La Révolution française est placée entre un arc de triomphe et un écueil qui nous briserait tous. Votre intérêt vous commande de ne point vous diviser. Quelles que soient les différences d'opinions, les tyrans n'admettent point ces différences entre nous. Nous vaincrons tous ou nous périrons tous. Votre intérêt vous commande l'oubli de votre intérêt même; vous ne pouvez tous vous sauver que par le salut public. »
On voit par quelles précautions Saint-Just voulait prévenir le retour de la tyrannie et du privilège. Chacun de ses discours est une éloquente réfutation des absurdes diatribes de ceux qui l'ont accusé d'aspirer à la dictature; tristes accusateurs, dont nous flétrirons plus tard la férocité et les dilapidations, et pour qui semblent avoir été faits ces vers que Corneille a mis dans la bouche d'Auguste :
Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, Que pressent de mes lois les ordres légitimes, Et qui, désespérant de les plus éviter, Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.
Dans la séance du lundi 11 février 1793, Saint-Just reprend de nouveau la parole pour soutenir le plan préi. «•
sente par Dubois-Crancé, au nom du comité militaire, sur l'organisation de l'armée.
Le but principal du comité était de ramener l'armée à l'unité et d'effacer les distinctions existant, sous l'ancien régime, entre les différents corps. Le principe de l'élection des officiers y était posé, avec cette restriction trèssage, que le tiers des emplois vacants de tout grade, sur la totalité des trois bataillons dont se composait la demibrigade, serait donné à l'ancienneté.
Saint-Just trouve dans le plan du comité tous les éléments nécessaires pour inspirer à l'armée l'esprit républicain qui doit enthousiasmer le soldat et le forcer à la victoire. Il ne veut pas de ces anciennes corporations privilégiées pouvant, à un moment donné, favoriser l'usurpation et conduire au gouvernement militaire. Il approuve donc le mélange des régiments de ligne et des bataillons de volontaires, parce que cette fusion lui paraît de nature à vivifier le sentiment démocratique parmi les troupes. Ce n'est pas tout :
« L'unité de la République, s'écrie-t-il, exige l'unité dans l'armée ; la patrie n'a qu'un cœur , et vous ne voulez plus que ses enfants se le partagent avec l'épée.
» Je ne connais qu'un moyen de résister à l'Europe, c'est de lui opposer le génie de la liberté; on prétend que ces élections militaires doivent affaiblir et diviser l'armée ; je crois, au contraire, que ses forces en doivent être multipliées.
» Je sais bien qu'on peut m'opposer que l'instabilité de l'avancement militaire peut dégoûter les chefs, qu'il peut porter les soldats à la licence, énerver la discipline et compromettre l'esprit de subordination ; mais toutes ces difficultés sont vaines, il faut même faire violence