‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 64 sur 351 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

aux mauvaises mœurs, et les dompter; il faut d'abord vaincre l'armée, si vous voulez qu'elle vainque à son tour. Si le législateur ménage les difficultés, les difficultés l'entraînent; s'il les attaque, il en triomphe au même instant. Je ne sais s'il faut moins d'audace pour être législateur que pour être conquérant; l'un ne combat que des hommes; l'autre combat l'erreur, le vice et le préjugé; mais si l'un ou l'autre se laisse emporter à la faiblesse, il est perdu ; c'est dans cet esprit seulement que vous pourrez conduire la Révolution à son terme. Je ne crains qu'une chose : c'est que la puissance du peuple français n'éprouve point de la part de ses ennemis ces obstacles vigoureux qui décident un peuple à la vertu. On ne fait pas les révolutions à moitié. Il me semble que vous êtes destinés à faire changer de face aux gouvernements de l'Europe ; vous ne devez plus vous reposer qu'elle ne soit libre : sa liberté garantira la vôtre. Il y a trois sortes d'infamies sur la terre, avec lesquelles la vertu républicaine ne peut point composer : la première, ce sont les rois; la seconde, c'est de leur obéir; la troisième, c'est de poser les armes s'il existe quelque part un maître et un esclave. »

Après avoir nettement établi qu'il fallait considérer, avant tout, l'intérêt de la patrie, et non celui de quelques officiers ambitieux; après avoir parfaitement prouvé que l'élection des chefs, ne s'étendant ni à l'état-major ni au généralat, ne pouvait être d'aucun danger pour la République, il ajoute :

« L'élection des généraux est le droit de la cité entière. Une armée ne peut délibérer ni s'assembler. C'est au peuple même, ou à ses légitimes représentants, qu'ap-

partient le choix de ceux desquels dépend le salut public.

» Si l'on examine le principe du droit de suffrage dans le soldat, le voici : c'est que, témoin de la conduite, de la bravoure et du caractère de ceux avec lesquels il a vécu, nul ne peut mieux que lui les juger.

» En outre, si vous laissez les nominations à tant de places militaires entre les mains ou des généraux ou du pouvoir exécutif, vous les rendez puissants contre vousmêmes et vous rétablissez la monarchie.

» Règle générale : il y a une monarchie partout où la puissance exécutrice dispose de l'honneur et de l'avancement des armes.

» Si vous voulez fonder une république, ôtez au peuple le moins de pouvoir possible, et faites exercer par lui les fonctions dont il est capable.

» Si quelqu'un s'oppose ici aux élections militaires, après ces distinctions, je le prie d'accorder ses principes avec la république.

» Pour moi, je ne considère rien ici que la liberté du peuple, le droit des soldats et l'abaissement de toutes puissances étrangères au génie de l'indépendance populaire. Il faut que l'antichambre des ministres cesse d'être un comptoir des emplois publics, et qu'il n'y ait plus rien de grand parmi nous que la patrie. Aussitôt qu'un homme est en place, il cesse de m'intéresser, je le crois même dans un état de dépendance. Le commandement est un mot impropre, car, à quelque degré que l'on observe la loi, on ne commande point.

» Il n'y a donc de véritable commandement que la volonté générale et la loi ; ici, s'évanouit le faux honneur ou l'orgueil exclusif; et, si tout le monde était pénétré de ces vérités, on ne craindrait jamais l'usurpation, car elle

est le prix que notre faiblesse attache à l'éclat d'un brigand.

» Le pur amour de la patrie est le pur fondement de la liberté. Il n'y a point de liberté chez un peuple où l'éclat de la fortune entre pour quelque chose dans le service de l'État. C'est pourquoi le passage du plan de votre comité, où il accorde un écu de haute paye, par mois, aux volontaires qui serviront plus d'une campagne, ne m'a pas paru digne de la fierté d'un soldat.

» Un jour, quand la présomption de la monarchie sera perdue, les rangs militaires ne seront point distingués par la solde, mais par l'honneur. Les rangs sont une chose imaginaire. L'homme en place est étranger au souverain. Celui qui n'est rien est plus qu'un ministre.

» On ne fait une république qu'à force de frugalité et de vertu. Qu'y a-t-il de commun entre la gloire et la fortune ?

» J'appuie donc le plan de votre comité. Si l'on objecte la difficulté d'une prompte exécution, je réponds que les gens du métier demandent le temps d'une revue pour l'opérer.

» J'aurais désiré que, dans le même esprit de sagesse et de politique, votre comité vous eût proposé des vues sur le recrutement des armées. Je voudrais, en outre, montrer qu'un général en chef ne peut être élu que par la Convention. Je demande que le plan du comité soit mis aux voix avec cet amendement, que l'exécution en sera suspendue dans les armées trop près de l'ennemi (1). »

On sait que, malgré l'opposition de quelques-uns des

(1) Voyez ce discours dans le Moniteur du 30 janvier 1793, n° 30.

principaux Girondins, le projet du comité fut adopté par la Convention.

De ce plan remarquable tout n'a pas entièrement disparu; les dénominations aristocratiques, grâce à Dieu! n'ont pas été rétablies, et l'organisation de l'armée en brigades et divisions existe encore.

Nous avons dit que Saint-Just se tenait soigneusement à l'écart des discussions personnelles qui, à certains jours, éclataient au sein de la Convention et interrompaient ses travaux; nous devons ajouter que jamais il ne conseilla au peuple la violence, et qu'il ne fit partie d'aucun comité insurrectionnel.

Certains hommes se sont imposé la triste tâche de dénigrer systématiquement les membres les plus éminents et les plus probes de la Convention nationale et de dénaturer leurs actions et leurs paroles les plus innocentes. Instruments d'une réaction exaltée, ils mentent, la plupart, à leur origine, et ne s'en montrent que plus acharnés détracteurs d'une révolution à laquelle ils doivent le rang qu'ils tiennent dans le monde, et la part de dignité dont ils jouissent. Qu'un éclair de cette révolution vienne à rayonner à l'horizon, ils se tairont, ils applaudiront peut-être; mais que cet éclair s'évanouisse, on les verra, pour se venger d'un éblouissement passager, s'acharner, comme des vautours, sur la mémoire de ceux qui ont été les plus purs défenseurs de cette révolution, et publier contre eux tout ce que la haine et la calomnie peuvent inventer de plus ingénieux. Si le lecteur remontait aux sources, s'il vérifiait par lui-même tous les événements, tous les actes qu'on met sous ses yeux, il n'y aurait qu'à laisser à la conscience publique le soin de faire justice de pareils historiens; mais il n'en est point ainsi; et nous sommes obligé de nous livrer nous-même à ce tra-

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