LIVRE DEUXIÈME
Champs-Elysées; des chants patriotiques entonnés dans la rue Saint-Honoré, par les volontaires de la Halle au blé qui venaient de fraterniser dans un banquet, au moment de partir pour l'armée, et qui, le sabre à la main, faisaient retentir l'air de ce cri mille fois répété et longuement prolongé : « Vaincre ou mourir! » une motion sanguinaire de deux ou trois violents clubistes, aussitôt réprimée par quelques députés montagnards, au milieu desquels figurait Marat; l'arrestation des Girondins demandée par la section Bon-Conseil, voilà, en définitive, à quoi se réduisit, dans Paris, la journée du 10 mars, que Louvet présente comme une immense conspiration de la Montagne, d'accord avec Pitt et Cobourg, pour renverser la République et provoquer le massacre des patriotes du côté droit. Garât, beaucoup plus juste, attribua les troubles à la dissension des représentants, qui s'accusaient réciproquement. Somme toute, la Commune resta parfaitement en dehors de ce mouvement, causé, suivant le journaliste Prudhomme, par les menées des émigrés ; elle le fit même avorter par son énergie, et la Convention décréta que le maire de Paris, Pache, et le commandant général Santerre avaient bien mérité de la patrie.
Dans l'Assemblée, les choses se passèrent plus pacifiquementencore ; l'invasion dont on la prétendait menacée ne reçut pas le moindre commencement d'exécution. Mais la séance du 10 restera à jamais fameuse par l'institution du Tribunal révolutionnaire, à l'établissement duquel ni Robespierre ni Saint-Just ne contribuèrent en aucune façon. Il avait été décrété en principe, la veille, sur la proposition de Levasseur et d'Isnard, « pour connaître de toute entreprise contre-révolutionnaire, de tout attentat contre la liberté, l'égalité, l'unité, l'indivisibilité de la République , la sûreté intérieure et extérieure de
l'État, et de tous les complots tendant à rétablir la royauté ou à constituer toute autre autorité attentatoire à la liberté, à l'égalité et à la souveraineté du peuple. » Le 10, Cambacérès, dont le républicanisme paraissait bien sincère alors, insista pour que le tribunal révolutionnaire fût organisé séance tenante. Son vœu fut exaucé. Le projet de Robert Lindet, combattu par Barère et Cambon, appuyé par Danton et Phélippeaux , fut définitivement adopté par la Convention, dans la séance du soir.
Que faisait Saint-Just tandis que se forgeait cette arme terrible, qui bientôt frappera aveuglément les ennemis, les fondateurs et les plus purs soutiens de la République? Il songeait à la Constitution, son rêve éternel, l'objet de toutes ses préoccupations. Absorbé tout entier dans le travail d'un projet qu'il devait bientôt soumettre à la Convention , il ne prit aucune part à l'établissement du Comité de Salut public, dont la première idée appartient au Girondin Isnard, et dont plusieurs membres furent d'abord choisis dans le parti de la Gironde.
Dans ces deux mois de mars et d'avril, remplis de tant de scènes tumultueuses au sein de la Convention, il y a une chose digne de remarque, c'est que les discussions auxquelles la Constitution donna lieu se firent toujours dans le plus grand calme. Toutes les querelles particulières semblaient avoir disparu devant les grands intérêts qu'on traitait, et Danton pouvait dire : « Nous avons paru divisés entre nous ; mais, au moment où nous nous occupons du bonheur des hommes , nous sommes tous d'accord. »
De tous les discours prononcés sur les principes et les bases de la Constitution, celui de Saint Just fut certainement un des plus remarquables. Condorcet, Vergniaud,