LIVRE DEUXIÈME
voilà, lui, le doux auteur de Trilby, transformé en jacobin exalté (1).
Très-certainement , aux yeux de tous ceux qui ont lu de bonne foi les pages écrites par Charles Nodier sur la Révolution française, l'aimable écrivain ne peut paraître suspect d'une bien tendre affection pour elle. Il me semble même trop rigoureux et souvent injuste dans l'appréciation des orages de cette Révolution, d'où serait peut-être sortie, bienfaisante et sereine, une admirable Constitution , comme la fécondité et les riches moissons résultent des orages du ciel, si les hommes les plus purs et les plus capables de la République n'avaient pas été emportés par l'ouragan.
Mais il appelle Saint-Just un enfant extraordinairement précoce, un grand homme en espérance; il lui trouve l'étoffe du génie, et lui reconnaît un talent fort remarquable d'écrivain; il n'y avait, à coup sûr, qu'un jacobin exalté qui pût apprécier ainsi un ennemi de la royauté, un des membres les plus honnêtes et les plus purs de la grande Convention.
Et pourtant, dans cette même préface des Institutions républicaines, Nodier maltraite assez durement la République, en général. Elle lui paraît une forme de gouvernement impossible. Écoutez-le plutôt :
« Grâce à ce torrent de la Révolution, qui a roulé sur nos têtes, en quarante ans, des siècles d'expérience, la royauté constitutionnelle peut se fonder chez nous un trône populaire, entouré, comme on l'a dit, de plus d'institutions républicaines qu'aucune république n'en eut jamais. Tout homme qui tentera de nouveaux essais sur
(1) Saint-Just, par M. Éd. Fleury, I. I, p. 196.
la garantie des institutions à venir ne sera peut-être pas essentiellement méchant, mais il sera essentiellement absurde et fou.
» Je ne crois donc pas à la possibilité d'une république en France, à moins qu'on ne fasse table rase des populations et des villes , mais je dois convenir que j'y croyais quand j'étais en rhétorique.
» Des fictions de cette république imaginaire, si j'avais eu à choisir entre toutes ces utopies d'enfant, sans en excepter les miennes, c'est celle de Saint-Just que j'aurais préférée, et c'est précisément pour cela que la presse ne m'a point effrayé en la jetant pour la seconde fois sous le regard des hommes. Je ne connais rien, en effet, qui manifeste plus visiblement l'impossibilité d'une république chez un vieux peuple, usé sous le poids d'une vieille civilisation, qui exploite péniblement, depuis mille ans, une terre vieille et immense, qui est pressé de toutes parts entre des peuples plus jeunes ou plus naïfs que lui, et qui traîne le poids de sa lourde caducité sous l'influence des riches et des avocats, à travers des troupeaux de courtisans, de courtisanes et de baladins. »
Celui qui, après avoir lu ces lignes, oserait traiter de jacobin exalté l'éminent auteur des Souvenirs de la Révolution mériterait assurément les Petites-Maisons, comme on disait au grand siècle. Il faut donc croire que M. Éd. Fleury s'est privé du plaisir de lire les œuvres charmantes de Charles Nodier. Il y aurait vu, à sa grande satisfaction sans doute, que Saint-Just y est appelé un grand homme en espérance, c'est vrai, mais qui n'a pas le sens commun, ce en quoi nous sommes d'un avis diamétralement opposé à celui de l'illustre philologue, sous les yeux de qui n'étaient peut-être pas tombés les