‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 83 sur 351 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

abandonnés sans culture et sans profit pour l'État; au lieu de les vendre à vil prix et de les jeter en pâture à d'heureux spéculateurs qui, moyennant quelques chiffons de papier, vont reconstituer à leur profit la grande propriété, ce fléau des nations, Saint-Just propose d'en faire le partage aux indigents. De cette façon, dit-il, chaque pauvre aura un petit patrimoine qui l'intéressera à la conservation de la société, car le paysan ne se défait pas aisément de la terre qui le fait vivre; on sait quel âpre amour il a pour elle; la mendicité serait abolie par ce moyen, et l'État débarrassé d'un embarras continuel. Socialiste.

N'est-il pas absurde de présenter comme un ennemi de la propriété l'homme qui voulait l'étendre au plus de monde possible , et qui , avec Robespierre , en a été le constant défenseur? Sachons donc comprendre ces hardis novateurs, quand parfois, dans l'intérêt de tous, ils ne reculent pas devant le sacrifice d'un intérêt individuel.

On se tromperait fort, au reste, en s'imaginant que Saint-Just prétendait appliquer toutes les rêveries dont il aimait à bercer son imagination dans ses heures de solitude et de recueillement. Sa Constitution et celle qui fut adoptée par la Conviention, en 1793, nous donnent la mesure exacte de ce qu'il croyait pouvoir approprier à son époque.

Thomas Morus était un homme pratique, un grand politique; cela ne l'a pas empêché de composer un ouvrage mille fois plus rempli de chimères que ne l'est celui de Saint-Just. Les divins préceptes de Jésus-Christ, sans cesse invoqués, sont-ils rigoureusement suivis? Peuvent-ils l'être? Pour les appliquer, ne faudrait-il pas aussi ces temps primitifs de candeur et d'innocence,

auxquels conviendraient les Institutions de Saint-Just? Gardons-nous donc de faire confusion entre l'utopiste et le législateur; gardons-nous surtout de jeter la pierre aux rêveurs quand leurs rêveries sont pleines d'une douce et consolante morale.

Et maintenant, analysons ces fameuses Institutions républicaines, car une vie de Saint-Just ne saurait être complète sans un examen attentif, quoique rapide, de ses œuvres et de ses discours.

Ce livre, à peine ébauché, a été divisé par l'éditeur en vingt fragments. Il commence par ce préambule, d'une incontestable sagesse.

« Les institutions sont la garantie du gouvernement d'un peuple libre contre la corruption des mœurs, et la garantie du peuple et du citoyen contre la corruption du gouvernement.

» Les institutions ont pour objet de mettre dans le citoyen et dans les enfants même une résistance légale et facile à l'injustice; de forcer les magistrats et la jeunesse à la vertu ; de donner le courage et la frugalité aux hommes, de les rendre justes et sensibles; de les lier par des rapports généraux ; de mettre ces rapports en harmonie, en soumettant le moins possible aux lois de l'autorité les rapports domestiques et la vie privée du peuple; de mettre l'union dans les familles, l'amitié parmi les citoyens; de mettre l'intérêt public à la place de tous les autres intérêts; d'étouffer les passions criminelles; de rendre la nature et l'innocence la passion de tous les cœurs, et de former une patrie. »

Tel est le début, lequel dénote déjà, de la part de l'auteur, des idées assez rationnelles. Après avoir montré

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