‹ Histoire de Saint-Just, député à la convention nationaleChapitre 84 sur 351 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Scipion, les Gracques, Sidney immolés, coupables de leur vertu ; après avoir établi en principe que la solidité des empires ne réside point dans leurs défenseurs, mais dans des lois capables de défier la témérité des factions, il ajoute : « Tous les hommes que j'ai cités plus haut avaient eu le malheur de naître dans des pays sans institutions. En vain ils se sont étayés de toutes les forces de Théroïsme; les factions, triomphantes un seul jour, les ont jetés dans la nuit éternelle, malgré des années de vertu. » Ne semblait-il pas écrire d'avance son oraison funèbre?

L'idée de Dieu revient souvent dans ces pages; car Saint-Just, bien différent des aveugles ou des ennemis qui le renversèrent , croyait a un Être tout-puissant , éternel et infiniment bon. « Dieu , protecteur de l'innocence et de la vérité, s'écrie-t-il, puisque tu m'as conduit parmi quelques pervers, c'était sans doute pour les démasquer!... »

Il sait que, dans les révolutions, la mort est souvent la récompense de ceux qui ont voulu le bien et la grandeur de leur patrie, aussi écrit-il :

« Les circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent devant le tombeau. Je l'implore, le tombeau, comme un bienfait de la Providence, pour n'être plus témoin des forfaits ourdis contre ma patrie et l'humanité.

» Certes, c'est quitter peu de chose qu'une vie malheureuse dans laquelle on est condamné à végéter le complice ou le témoin impuissant du crime...

» Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle; on pourra la persécuter et faire mourir cette poussière! mais je défie qu'on m'arrache cette vie indépen-

dante que je me suis donnée dans les siècles et dans les cieux. »

Ceux qui ont le plus de patriotisme et de probité, remarque-t-il, sont vaincus souvent par les imposteurs et les traîtres, qui parviennent presque toujours à s'élever. Pour empêcher le retour de la tyrannie et affermir la Révolution , il faudrait que la force et l'inflexible justice des lois fussent substituées à l'influence personnelle (pensée qui n'est guère d'un prétendant à la dictature). Plus loin, il écrit, atteint déjà qu'il était par la morsure des vipères : « 11 est des imputations faites par l'esprit hypocrite , auxquelles l'homme sincère et innocent ne peut répondre. Il est tels hommes traités de dictateurs et d'ambitieux, qui dévorent en silence ces outrages. »

Le second fragment est consacré à la société. Saint- Just y démontre avec assez de force comment, en s'éloignant de la nature et en se constituant en corps politiques, jaloux les uns des autres, les hommes ont fait naître l'état de guerre plutôt qu'ils ne l'ont fait cesser. 11 montre les rapports politiques armant sans cesse les peuples contre les peuples, et aboutissant à la conquête, tandis que les rapports naturels produisent le commerce et l'échange libre de la possession. « De la nécessité de se défendre, dit-il, est née l'oppression de la part de ceux à qui une autorité trop grande avait été confiée pour protéger la société politique contre l'ennemi extérieur , et qu'ils ont tournée contre l'indépendance sociale. » 11 sent bien que cet état de choses est établi pour longtemps ; il l'explique parfaitement :

« Il n'y a guère lieu de concevoir maintenant que les peuples , renonçant à leur orgueil politique tant qu'ils

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