LIVRE DEUXIEME
sa pensée éclate en maximes profondes, ingénieuses, d'une élévation peu commune, et que Montesquieu aurait pu signer. Jugez plutôt :
« Le nom de loi ne peut sanctionner le despotisme; le despotisme est l'exercice sur le peuple d'une volonté étrangère à la sienne.
» La France est plus puissante pour mouvoir le peuple français, le porter à des sacrifices et lui faire prendre les armes, qu'elle n'est puissante contre chacun et contre un abus particulier.
» La destinée d'un peuple se compose de ceux qui visent à la gloire et de ceux qui visent à la fortune... S'il y a plus de gens qui visent a la gloire, l'État est heureux et prospère; s'il y a plus de gens qui visent à la fortune, l'État dépérit.
» Il n'est, dans tout État, qu'un fort petit nombre d'hommes qui s'occupent d'autre chose que de leur intérêt et de leur maison. Il en est peu qui prennent part dans les affaires et dans la nature du gouvernement. En France, la dénomination de patriote exige un sentiment vif, qui contrarie ceux qui sont accoutumés et prennent un lâche plaisir à ne se mêler de rien...
»... La patrie n'est point le sol, elle est la communauté des affections, qui fait que, chacun combattant pour le salut et la liberté de ce qui lui est cher, la patrie se trouve défendue. Si chacun sort de sa chaumière, son fusil à la main, la patrie est bientôt sauvée. Chacun combat pour ce qu'il aime : voilà ce qui s'appelle parler de bonne foi. Combattre pour tous n'est que la conséquence...
»... La force ne fait ni raison, ni droit; mais il est peut-être impossible de s'en passer, pour faire respecter le droit et la raison.
)> Un gouvernement faible est très-pesant sur le peuple; les membres du gouvernement sont libres, le peuple ne l'est pas.
» On dit qu'un gouvernement vigoureux est oppressif ; on se trompe : la question est mal posée. 11 faut, dans le gouvernement, justice. Le gouvernement qui l'exerce n'est point vigoureux et oppressif pour cela, parce qu'il n'y a que le mal qui soit opprimé...
»... Tant que vous verrez quelqu'un dans l'antichambre des magistrats et des tribunaux , le gouvernement ne vaut rien. C'est une horreur qu'on soit obligé de demander justice...
»... Une république est difficile à gouverner, lorsque chacun envie ou méprise l'autorité qu'il n'exerce pas; lorsque le soldat envie le cheval de son général , ou le général l'honneur que la patrie rend aux soldats ; lorsque chacun s'imagine servir celui qui le commande et non la patrie; lorsque celui qui commande s'imagine qu'il est puissant, et non pas qu'il exerce la justice du peuple; lorsque chacun, sans apprécier les fonctions qu'il exerce et celles qui sont exercées par d'autres, veut être l'égal du pouvoir au-dessus du sien, et le maître de ceux qui exercent un pouvoir au-dessous de lui ; lorsque chacun de ceux qui exercent l'autorité se croit au-dessus d'un citoyen, tandis qu'il n'a de rapports qu'avec les abus et les crimes...
»... La liberté du peuple est dans la vie privée; ne la troublez point. Ne troublez que les ingrats et que les méchants. Que le gouvernement ne soit pas une puissance pour le citoyen, qu'il soit pour lui un ressort d'harmonie; qu'il ne soit une force que pour protéger cet état de simplicité contre la force même. Il s'agit moins de rendre un peuple heureux que de l'em-
pêcher d'être malheureux. N'opprimez pas, voilà tout. Chacun saura bien trouver sa félicité. Un peuple chez lequel serait établi le préjugé qu'il doit son bonheur à ceux qui gouvernent, ne le conserverait pas longtemps... »
Si quelqu'un, après avoir lu ces pensées, ne les trouve pas frappées au coin de la plus pure morale et de la plus entière modération, je le prie humblement de m'expliquer ce que c'est que la sagesse.
Saint-Just avait remarqué à quel degré ridicule la rage d'être fonctionnaire public est développée en France; il savait combien tout homme à qui une portion de l'autorité est déléguée dans notre pays, se croit au-dessus des autres citoyens; aussi, ne manque-t-il pas de prendre des précautions contre cet orgueil excessif. Le peuple , pense cet ambitieux , est plus que le magistrat qui doit être moins considéré qu'un citoyen vertueux. Saint-Just ne veut pas qu'en parlant à un fonctionnaire on l'appelle citoyen; ce titre, dit-il, est au-dessus de lui.
Est-ce bien d'un homme qui vise à la tyrannie, de déconsidérer ainsi les gouvernants au profit des gouvernés? Vous qui connaissez le cœur humain, répondez!
Ce que veut Saint-Just par-dessus tout, le but auquel il tend, c'est la fin de la Révolution, par l'établissement de la liberté publique et du bonheur du peuple. Mais, las des intrigants, las des débauchés, las des furieux qui ne voyaient dans le désordre présent qu'un moyen de brigandage et d'impunité, las des hommes tarés qui conspireront sa perte et le tueront, il laisse tomber ces mots si vrais : « La Révolution est glacée, tous les principes sont affaiblis, il ne reste que des bonnets rouges portés par l'intrigue. L'exercice de la terreur a blasé le crime, comme
les liqueurs fortes blasent le palais. » Et, dans un moment de suprême mélancolie, de découragement, de doute sur le succès de l'œuvre à laquelle il s'est dévoué corps et âme , il s'écrie : « Le jour où je me serai convaincu qu'il est impossible de donner au peuple français des mœurs douces, énergiques, sensibles et inexorables pour la tyrannie et l'injustice, je me poignarderai. » Cette phrase explique à merveille sa résignation devant la mort, qui le trouva si froid et si dédaigneux.
Dans le fragment suivant, il traite la question du bien général, celle des monnaies et celle de l'économie.
Le travail et le respect civil lui paraissent la meilleure garantie de la République.
« Il faut, dit-il, que tout le monde travaille et se respecte. Si tout le monde travaille, l'abondance reprendra son cours; il faudra moins de monnaie; il n'y aura plus de vices publics. Si tout le monde se respecte, il n'y aura plus de factions : les mœurs privées seront douces, et les mœurs publiques fortes... Quand Rome perdit le goût du travail et vécut des tributs du monde, elle perdit sa liberté. »
Pénétré de la nécessité des définitions nettes en matière de finances et d'économie, il examine le système des impôts, qu'il veut proportionner au profit des citoyens et dans la perception desquels il demande au fisc moins de dureté. Tout cela, comme on le voit, n'est pas trop mal jusqu'à présent.
Puis il trace, de main de maître, l'historique de la crise monétaire depuis le commencement de la Révolution. Lisez ce remarquable passage :