LIVRE DEUXIEME
« En 1789, le numéraire se trouva resserré, soit par la cour qui conspirait, soit par la faute des riches particuliers qui projetaient leur émigration. Les banques transportèrent au dehors et le commerce et les valeurs du crédit français.
» Il se fit dans l'économie une révolution non moins étonnante que celle qui survint dans le gouvernement : on y fit moins d'attention. Les monnaies étaient resserrées, les denrées le furent aussi ; chacun voulut mettre à l'abri ce qu'il possédait. Cette défiance et cette avarice ayant détruit tous les rapports civils, il n'exista plus, un moment, de société; on ne vit plus de monnaie.
» L'avarice et la défiance, qui avaient produit cet isolement de chacun, rapprochèrent ensuite tout le monde, par une bizarrerie de l'esprit humain. Je veux parler de cette époque où le papier-monnaie remplaça les métaux qui avaient disparu.
» Chacun, craignant de garder les monnaies nouvelles, et d'être surpris par un événement qui les eût annulées, se pressa de les jeter en circulation. Le commerce prit tout à coup une activité prodigieuse, qui s'accrut encore par l'empressement de tous ceux qui avaient été remboursés, à convertir leurs fonds en magasins.
» Comme le commerce n'avait pris vigueur que par la défiance et la perte du crédit, comme on cessa de tirer de l'étranger, et que le change fut tourné contre nous, l'immense quantité de signes qu'on avait émis, et qui augmenta tous les jours, ne se mesura plus que contre les denrées qui se trouvaient sur le territoire. On accapara les denrées, on en exporta chez l'étranger pour des valeurs immenses; on les consomma; elles devinrent rares, et les monnaies s'accumulèrent et perdirent de plus en plus.
» Chacun, possédant beaucoup de papier, travailla d'autant moins, et les mœurs s'énervèrent par l'oisiveté. La main-d'œuvre augmenta avec la perte du travail. Il y eut en circulation d'autant plus de besoins et d'autant moins de choses, qu'on était riche et qu'on travaillait peu. Les tributs n'augmentèrent point; et la République, entraînée dans une guerre universelle, fut obligée de multiplier les monnaies pour subvenir à d'énormes dépenses. »
L'histoire à la main, il démontre parfaitement ensuite le danger des taxes entravant la libre circulation des denrées. Partisan de toutes les mesures qui peuvent donner une grande force à la République, il propose de distribuer aux pauvres les biens nationaux, et d'abolir ainsi la mendicité. Il ne faudrait ni riches ni pauvres, selon lui; ce qui, en principe, vaudrait certainement mieux que des millionnaires à côté de misérables dénués de tout. Mais ce rêve d'une âme généreuse est irréalisable. La fortune aura toujours ses favoris, comme le malheur sa proie.
Au reste, Saint-Just, en cherchant à donner à chaque citoyen une portion particulière de propriété, est bien loin de son maître Platon, qui réclame l'égalité absolue des biens et la communauté des richesses, et veut qu'on retranche du commerce de la vie jusqu'au nom même de la propriété.
Bien plus moral aussi que ce divin Platon, qui sanctionne la promiscuité, en tolérant, dans son organisation sociale, les femmes communes et les enfants communs, Saint-Just veut à tout homme une femme propre et des enfants sains et robustes.
Qu'importe qu'au milieu de nobles et sages pensées,