LIVRE DEUXIÈME
tumulte s'accrut encore de cette protestation. Enfin, après des scènes désolantes, après une triste promenade sur la place du Carrousel et dans le jardin des Tuileries, l'Assemblée décréta que Gensonné, Vergniaud, Brissot, Guadet, Gorsas, Pétion, Salles, Chambon, Barbaroux, Buzot, Biroteau, Rabaut, Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve, Lesage (d'Eure-et-Loir), Louvet (du Loiret), Valazé, Doulcet, Lidon, Lehardy (du Morbihan), les ministres Clavière et Lebrun et tous les membres de la commission des Douze, Fonfrède et Saint-Martin exceptés, seraient mis en arrestation chez eux.
Le président lut ensuite une lettre des députés de la Commune, lettre par laquelle ceux-ci offraient de se constituer comme otages, en nombre égal à celui des représentants arrêtés, et remerciaient la Convention d'une mesure qui leur paraissait devoir assurer le triomphe de la République. L'Assemblée ordonna l'impression de cette adresse. Ce tut le dernier acte de cette longue séance du 2 juin, où la Gironde fut frappée au cœur. Si Saint-Just fut du parti de ceux qui la brisèrent, s'il considéra comme une déplorable nécessité la chute des malheureux Girondins, s'il les condamna par son vote, on ne le vit pas prendre une part active à leur renversement; il ne les traîna point dans la boue, comme le fit Camille Desmoulins dans son Brissot dévoilé; on ne le vit pas leur jeter à la face ces apostrophes brutales dont se montrèrent si prodigues les futurs héros de thermidor, et son nom ne retentit pas dans ces débats déchirants.
Les Girondins étaient-ils, en effet, un obstacle au triomphe et à l'affermissement de la République? Ont-ils couru au-devant de leur perte? L'impartiale histoire répond : Oui. Les écrivains les plus modérés, ceux
mêmes qui semblent les avoir pris sous leur tutelle, les accusent et les condamnent. Je ne veux citer que ceux-là :
« La pensée, l'unité, la politique, la résolution, tout leur manquait, dit M. de Lamartine. Ils avaient fait la Révolution sans la vouloir; ils la gouvernaient sans la comprendre. La Révolution devait se révolter contre eux et leur échapper.
» Au lieu de travailler à fortifier la République naissante, ils n'avaient montré de sollicitude que pour l'affaiblir. La Constitution qu'ils lui proposaient ressemblait a un regret plutôt qu'à une espérance; ils lui contestaient un à un tous ses organes dévie et de force. L'aristocratie se révélait sous une autre forme dans toutes leurs institutions bourgeoises. Le principe populaire s'y sentait d'avance étouffé. Ils se défiaient du peuple; le peuple, à son tour, se défiait d'eux ; la tête craignait le bras, le bras craignait la têle; le corps social ne pouvait que s'agiter ou languir...
» Encore quelques mois d'un pareil gouvernement, et la France, à demi conquise par l'étranger, reconquise parla contre-révolution, dévorée par l'anarchie, déchirée de ses propres mains, aurait cessé d'exister , et comme république, et comme nation. Tout périssait entre les mains de ces hommes de paroles. Il fallait ou se résigner à périr avec eux, ou fortifier le gouvernement... (1). »
Suivant M. Thiers : « Leur opposition a été dangereuse, leur indignation impolitique, ils ont compromis la Révolution, la liberté et la France... (2). »
(1) Histoire des Girondins, t. VI, p. 152, 153 et 155
(2) Révolution française, éd. Fume, 1839, t. IV, p. 187.