LIVRE DEUXIÈME
Enfin, notre excellent maître, M. Michelet, qui a écrit sur eux tant de poétiques et admirables pages, a laissé échapper cet aveu :
« Oui, malgré notre admiration pour le talent des Girondins, notre sympathie pour l'esprit de clémence magnanime qu'ils voulaient conserver à la République, nous aurions voté contre eux. » Et plus loin : « La politique girondine, aux premiers mois de 93, était impuissante, aveugle; elle eût perdu la France (1). »
Si, quand la lumière s'est produite sur bien des faits, mal connus au moment de la lutte, si, à une époque où les événements sont appréciés avec plus de justice et d'impartialité, les historiens les plus favorables aux Girondins ont rendu un pareil jugement, comment s'étonner du rapport de Saint-Just, que nous allons bientôt examiner? Comment même ne pas en admirer la modération, en se rappelant qu'au moment où il fut écrit, des Girondins fugitifs essayaient de soulever les départements, et que la guerre civile s'organisait sous leurs auspices.
Mais, avant de nous en occuper, il convient de dire quelques mots de la Constitution de 1793, votée vers ce temps-là, et dont Saint-Just fut un des auteurs.
Jamais Constitution n'a été plus calomniée et n'est moins connue peut-être que celle de 1793. Elle ne fut point, comme on l'a dit, bâclée en quelques jours par quelques jeunes gens. Guyton-Morveau, Robert Lindet, Mathieu, Hérault-Séchelles, Ramel et Couthon n'étaient plus des jeunes gens, et Saint-Just s'était veilli par ses
(1) Révolution française, t. V, p. 534 et 612 .
longues méditations et ses études sur les lois. Qu'importe maintenant que les membres du comité de Constitution aient mis plus ou moins de jours à la rédiger ! « Le temps ne fait rien à l'affaire, » a dit notre maître à tous. D'ailleurs, depuis quelques mois déjà les auteurs s'étaient familiarisés avec les nouveaux principes constitutionnels à donner à la France. Plusieurs projets particuliers avaient été soumis à l'Assemblée , et les articles du plan proposé par Condorcet avaient été longuement discutés. Il ne s'agissait donc pas de créer, mais de tirer parti et de former un ensemble complet de ces diverses constitutions, dans chacune desquelles il y avait un peu à prendre et beaucoup à laisser. Et cela le plus vite possible; car il y avait péril en la demeure; car de toutes parts la Constitution était réclamée avec instance; c'était le besoin et l'attente du peuple : on ne pouvait tarder davantage.
En la rapprochant du projet de Saint-Just, en citant certains articles textuellement tirés des Institutions républicaines , nous prouverons que Saint-Just fut véritablement l'àme de cette nouvelle Constitution ; son souffle l'anime partout; c'est donc à lui bien plus qu'à Robespierre qu'en doivent remonter l'honneur et la responsabilité.
Condorcet, fort peu content de voir son projet abandonné, a dit, avec injustice, qu'il n'y avait de bon dans le nouveau plan que ce qui avait été emprunté à l'ancien. Cela ne prouve rien; c'est une pure boutade d'auteur dont l'œuvre n'a pas été acceptée. N'avons-nous pas vu, de nos jours, un publiciste célèbre garder rancune et tourner définitivement le dos à la République parce que son projet de Constitution n'avait pas été acclamé par l'Assemblée nationale de 1848?
Assurément, l'œuvre des Girondins n'était pas sans mérite. Elle offrait à la liberté individuelle les plus sages garanties; elle consacrait le suffrage universel; elle l'exagérait même, et s'enfermait ainsi dans ce dilemme de rendre le gouvernement ou illusoire ou trop puissant. A ce point de vue, le projet du comité montagnard, plus raisonné et plus applicable, était moins démocratique, en quelque sorte; aussi n'eut-il pas l'approbation de ceux qu'on appela plus tard les enragés, à la tête desquels figurait Hébert. Les gens modérés, au contraire, le saluèrent comme une espérance. Voici en quels termes il est apprécié par le journaliste Prudhomme, qui cependant, plus Girondin que Montagnard, ne s'était pas montré très -sympathique à Saint-Just, dans les rares occasions où il avait parlé de lui :
« On était singulièrement étonné qu'après quatre ans de révolution et d'expérience, on n'eût pu faire un meilleur plan de Constitution; mais les cinq adjoints du comité ont prouvé qu'il suffisait de vouloir, et que les lumières de tout un peuple se réunissaient aisément en un faisceau ; ils ont présenté, au bout de huit jours, leur travail, et ce travail s'est trouvé infiniment supérieur à tout ce que nous avons vu jusqu'à présent. Comme on y parle le langage de la raison! le style est simple, clair et pur; il n'est point pénible et entortillé comme celui de la Constitution monarchique, et surtout comme celui du dernier plan du comité. En général, la clarté et la simplicité du style annoncent la clarté et la simplicité des idées; elles montrent qu'on n'a point eu besoin d'efforts pour contourner la vérité, ni pour se comprendre soimême ou pour se faire comprendre des autres (1). »
(1) Journal des Révolutions de Paris, nn 205, p. 508.
240 HISTOIRE Dl£ SAINT-JUST
Au reste, les historiens qui ont écrit que la discussion de cette Constitution n'avait été que pour la forme, et que les Girondins restés dans la Convention n'avaient pas consenti à s'y associer, n'ont jamais ouvert le Moniteur ni les autres journaux de l'époque, ou sont de la plus insigne mauvaise foi. Fermont, Fayau, Ducos, Fonfrède et Masuyer prirent très-bien part au vote et à la discussion. Quelques-uns d'entre eux proposèrent même des amendements plus démocratiques que le projet du comité.
L'idée de Dieu, absente du plan de Condorcet, apparaît au frontispice de la nouvelle Constitution. Non pas le Dieu du Vatican, frère puîné du Jupiter Olympien ; non pas le Dieu farouche au nom duquel tant de superstitions, de préjugés ont été établis et consacrés, au nom duquel tant de bûchers ont été allumés, tant de malheureux, proscrits; non pas le Dieu sanglant invoqué par ces ministres de l'inquisition, qui ont fait égorger tant de milliers de victimes ; mais l'Éternel infiniment bon, le Créateur, l'Être suprême, âme de tous les mondes, confondant dans un même amour tout ce qui pense, tout ce qui vit, tout ce qui souffre; Dieu enfin, dans sa majestueuse unité. Saint-Just, comme on s'en souvient sans doute, avait écrit dans ses Institutions républicaines : « Le peuple français reconnaît l'Être suprême. » Il faut donc lui attribuer l'honneur d'avoir placé la Constitution sous l'invocation divine.
Presque à chaque article, on peut apercevoir la trace de son iniluence. Dans ses fragments, il proclame comme un droit exclusif du peuple et du citoyen l'insurrection contre l'oppression. N'est-ce pas là l'idée mère du dernier article de la Déclaration des droits de l'homme : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple,